Les vierges, 1890‑1894· Les extases
L’Éternelle Attente
A Jean Robiquet.
ELLE porte le deuil d’un amour inconnu,Vers qui s’ouvrit longtemps son âme refermée.Immortellement vierge aux douceurs d’être aimée,Elle s’était gardée à qui n’est point venu.
C’est comme un regret vague, en son cœur solitaire,Des bonheurs espérés qu’elle n’a point cueillis.Elle s’en va, les yeux calmes et recueillis,Sans que jamais son âme ait fleuri sur la terre.
Son corps frêle n’a point connu l’émoi vainqueur,L’étroit collier des bras, le sceau vivant des lèvres,L’aveu ni ses langueurs, le désir ni ses fièvres :La chanson des baisers n’a chanté qu’en son cœur.
Celui qu’avait rêvé son rêve, quand la briseL’effleurait d’inconnu dans le charme du soir,Jamais à ses côtés il n’est venu s’asseoir,Celui qu’avait rêvé son rêve — et qui l’eût prise.
Elle s’en va, fidèle à ce rêve enchanté,Les yeux illuminés du regard qui pardonne.Son visage a les traits pensifs d’une madone,Et le ciel se reflète en leur sérénité.
Rien d’humain n’a terni la fleur de ses prunelles ;Et, pour avoir vécu sans trouble et sans remord,Elle ira, pas à pas, jusqu’au seuil de la mort,Le cœur divinisé d’extases éternelles.
24 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de André rivoire, Paris, Librairie Alphonse Lemerre, 1914· numérisation gallica.bnf.fr· Sources