Les vierges, 1890‑1894· Les extases
Là-bas
A Henri Delacroix.
LA Princesse qui rêve aux balcons défleuris,Et de qui l’espoir vain s’effeuille au vent d’automne,Regarde au loin tomber la nuit douce, et s’étonneDes langueurs qu’elle éveille en ses yeux attendris.
Quand donc viendra l’Aimé qui ferait son cœur brave ?Dans le silence et la douceur du jour mourant,Elle fuirait heureuse au fil bleu du courant,Loin du palais désert où son cœur est esclave.
La barque pressentie approcherait sans bruit,Avec la lenteur grave et sereine d’un cygne ;Sans mots, du doigt, le Chevalier lui ferait signe,Et tous deux, chastement, s’en iraient dans la nuit.
Ils s’aimeraient longtemps, les yeux elles mains proches,Sans qu’un aveu charnel profanât leur secret ;Leur trouble seul, mieux qu’une étreinte, scelleraitL’éternelle union de leurs cœurs sans reproches.
Et quand la Mort, au jour fatal, viendrait briserCe charme d’épuiser l’extase, sans la faute,Penchant enfin leur lèvre, ils mourraient côte à côte,Pleins du trouble nouveau de leur premier baiser.
20 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de André rivoire, Paris, Librairie Alphonse Lemerre, 1914· numérisation gallica.bnf.fr· Sources