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un seul est le mot juste.

Les vierges, 1890‑1894· Les légendes

La Vierge suprême

André Rivoire· 68 vers

A M. Henri Chantavoine.

EN un suprême flux de tous les Océans,La Mer montait, couvrant d’un bond les pics superbes,Engloutissant les bois noyés comme des herbes,Hâtant l’assaut dernier contre les monts géants.

Et les peuples fuyaient d’une fuite impossible,Avec des yeux d’angoisse et des gestes d’horreur,Pliés vers l’horizon, de toute leur terreur,Le cœur saisi du Dieu qu’ils croyaient impassible.

Et, sous un ciel limpide aux calmes rayons d’or,Dieu regardait au loin les choses et les êtres,Et ces hommes d’un jour, vieux de tous leurs ancêtres,De qui la chair s’obstine à se survivre encor.

Sans s’évoquer d’avance aux lèvres du Prophète,Sa Vengeance éclatait du ciel, comme un éclairDans la sécurité d’un jour paisible et clair.Il frappait sans pardon, disant : « L’épreuve est faite ! »

Et triste, par delà les siècles révolus,Dieu regardait, percé de clous, chargé de haine,Le Christ, fils de son Être, ouvrant sur la croix vaineSes larges bras, dont nul ne se souvenait plus. —

« Rentre donc au néant des poussières inertes,Toi que j’avais fait libre et que je voulais grand ;Roule à jamais parmi le vide indifférent :Je te nivellerai de silence et d’eaux vertes.

« Sans harmonie et sans lumière, tu fuiras,Comme une étoile morte, aux confins de l’espace,Toi que j’avais élu, parmi tout ce qui passe,Pour te bercer un jour au berceau de mes bras. »

Et, tandis que la Mer, attentive à son ordre,Sur le monde éperdu montait de tous ses flots,Il écoutait, penché sur leurs derniers sanglots, .Les âmes et les chairs le maudire — et se tordre.

Et des poings se haussaient, lugubrement crispés.« Seigneur ; ayez pitié des fervents et des justes ;Car votre foi chancelle au cœur des plus robustes ! »Et les prêtres disaient : « S’il nous avait trompés ! »

Seules, courbant la tête au bruit des eaux plus proches,Le front lourd d’une attente en leur recueillement,Les Vierges, parmi les détresses, gravementRegardaient l’horizon de leurs yeux sans reproches.

« Vous qui régnez là-haut, parmi l’azur profond,Penchez vos yeux vers ce monde qui désespère.Ils blasphèment, Seigneur, mais vous êtes leur Père ;Pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu’ils font.

« Ils ont perdu la Foi qui garde et réconforte ;Ils n’ont rien qu’un bonheur fragile et défendu,Et l’orgueil de chercher le paradis perduDans leur chair périssable, où l’âme est déjà morte.

« Voyez, nous supplions, sans plaintes, à genoux,Et vous nous entendrez de l’abîme où nous sommes.S’il vous faut d’autres croix pour les péchés des hommes,Seigneur, nos cœurs sont prêts ; choisissez parmi nous ! »

Telles, Elles priaient, calmes en leur faiblesse,S’immolant pour ce monde, où leur rêve eût vieilli ;Et c’était comme un chant funèbre et recueilli,Par qui leur cœur s’immole au Dieu qui les délaisse.

Mais Lui se détournait, morne, — pour ne point voirLeur corps immaculé rouler parmi les vagues,Et leurs mains de ferveur, dont les doigts sont sans bagues,Monter en gerbe blanche au ciel de leur espoir.

Et l’impassible Mer hâtait sa tâche sombre.Mais, par delà les eaux, sur la Terre au linceul,Un rocher se dressait au loin, sinistre et seul,Comme le dernier mât d’un grand vaisseau qui sombre.

Et, sur ce vain débris du monde châtié,Dieu crut voir, pour jamais, se poser sur Lui-mêmeLe regard triste et doux de la Vierge SuprêmeQui dominait les flots de toute sa pitié.

68 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres de André rivoire, Paris, Librairie Alphonse Lemerre, 1914· numérisation gallica.bnf.fr· Sources