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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Fin d’œuvre, 1919· Interprétations de poésies d’Edgar Poë

Hélène

Maurice Rollinat· 80 vers

I

Je te vis une fois, rien qu’une fois ! la nuit.A quel moment précis de mes heures damnées ?Je dois le taire, mais il y a peu d’années.C’était par un juillet délectable, à minuit.Avec l’ambre argenté de ses lueurs morosesLa lune qui cherchait le ciel comme ton cœur– Versait la volupté, l’extase et la langueurSur les visages frais et soulevés des roses.Dans le parc, où le bruit du fantôme épiéTroublait seul le repos de l’atmosphère grise,Dans un jardin magique et morne, où nulle briseN’osait bouger, sinon sur la pointe du pied.– Versait ses rayons sur les visages des rosesQui, pour remercier ces frôlantes lueurs,Exhalaient leur essence et leurs âmes de fleursDans un trépas rempli de la stupeur des choses.– Versait son rayon pâle et doux qui tremblotaitSur les visages frais et soulevés des rosesQui riaient et mouraient avec de vagues posesDans ce jardin d’amour que ta vue enchantait.

II

C’est là, que dans la plus funèbres des toilettes,Tout en blanc, l’air vitreux comme un spectre endormi,Tu m’apparus, plaintive et couchée à demiSur un long tertre vert fleuri de violettes,Cependant que du ciel tombait le rayon froidQui fait l’âme oublieuse et les paupières closes,Sur les visages frais et soulevés des rosesEt sur le tien, hélas ! soulevé dans l’effroi !…

III

Ce fut la destinée (oh ! les âmes blêmiesLa nomment aussi la Tristesse !) qui, soudain,Me dit de m’arrêter aux grilles du jardinPour humer le parfum des roses endormies.Le monde se taisait, et tout se tenait coi ;Tout ! hormis toi, – toi seule – et moi ! – comme je tremble !Dieu ! comme mon cœur bat vite et fort, quand j’assembleCes deux mots – ces deux mots si simples ! = hormis toiEt moi ! – Je regardai : mirage ! erreur ! mensonge !– Vous savez que ce parc était ensorcelé !La lune déroba son sourire perlé,Et tout subitement disparut comme un songe.Sentiers, mousses, gazons, les grands arbres tordus,Les opulentes fleurs nouvellement écloses,Tout prit la fuite, et le parfum même des rosesFinit entre les bras des zéphyrs éperdus :Tout, hormis toi, hormis moins que toi, hormis l’âme,Qui faisait resplendir ton regard anxieuxSi douloureusement dirigé vers les cieux,Tout alors s’éteignit comme une vaine flamme.Je ne vis que tes yeux (et pour mon cœur mauditQuelles félicités pouvaient être meilleures ?) –Je ne vis que tes yeux navrés – pendant des heuresJusqu’à ce que la lune obscure descendit.Oh ! quels récits je lus dans ces yeux de colombe !Quel vouloir ! quel amour ! quelle fatalité !…Quelle horreur ! quel espoir ! quelle tranquillitéDans ces gouffres d’orgueil muets comme la tombe !

IV

Mais à la fin, voilà que Diane s’enfuitVers l’ouest orageux où sommeillait la foudre,Et tu semblas au loin te fondre et te dissoudreAinsi qu’un revenant qui se perd dans la nuit.Et je ne te vis plus, toi ! tes yeux seuls restèrent,Ils ne voulurent pas s’en aller – et jamaisIls ne se sont allés ; l’espoir luit désormaisAu seuil de ma demeure où tes yeux s’arrêtèrent. –Ils ne m’ont pas quitté depuis cette nuit-là.Me suivant, me guidant à travers les années,Ils servent mes désirs, règlent mes destinées.En quelque endroit que j’aille, à toute heure ils sont là.Leur rôle est d’épancher la lumière à ma vie,Le mien d’en profiter pour faire mon salut,De m’y purifier pour être un jour l’éluDu bonheur éternel auquel Dieu nous convie.Ils me versent d’en haut l’espoir et la beautéQuand le nocturne ennui file en moi sa quenouille,Mon âme avec ferveur devant eux s’agenouille,Et je défie à leur tutélaire clartéLes hideux cauchemars qui cherchent à m’atteindre ;Tandis qu’à l’aube, et même aux feux brûlants du jour,Ils m’éclairent encor ; – deux étoiles d’amourQue le soleil voit luire et ne peut pas éteindre !

80 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Fin d’œuvre, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1919· numérisation crcrosnier.fr· Sources