Fin d’œuvre, 1919· Interprétations de poésies d’Edgar Poë
La dormeuse
A minuit, dans le mois de juin, lorsque tout dort,Je reste seul debout sous la lune mystique :Une brume bleuâtre, humide et fantastique,Filtre impalpablement de ses bordures d’or ;
Et tombant goutte à goutte au milieu du mystèreSur le sommet du pic taciturne et dormant,Avec un musical et doux bruissementRuisselle et va glisser jusqu’au fond de la terre.
Le manoir écroulé qui n’est plus qu’un lambeauS’affaisse en se drapant dans une vapeur vague,Le triste nénuphar oscille sur la vague,Et le gai romarin frémit sur le tombeau.
Le grand lac est figé dans une paix profonde,On dirait le Léthé ; regarde, il est pareilAu dormeur à l’affut de son propre sommeilEt qui ne voudrait pas s’éveiller pour un monde !
Les vierges à cette heure étendent leurs bras nusSur les oreillers blancs aux toiles satinées :Et vois, Irène dort avec ses destinées,Là, sa fenêtre ouverte aux souffles inconnus.
Mais tu n’y songes pas, ma douce bien-aimée ?Comment ouvrir ainsi ta fenêtre à la nuit !Le troupeau des zéphirs qui folâtre sans bruit,Traverse en souriant ta persienne fermée.
Les brises de la voûte et du lointain sans fondDans ta chambre, où pas un objet ne se détache,S’en viennent et s’en vont, jouant à cache-cacheOu comme des parfums s’envolent au plafond ;
Effleurant tes yeux clos avec leurs pieds d’atomesElles font tressaillir tes longs rideaux obscursTellement que l’on voit des ombres sur les mursNaître et s’évanouir ainsi que des fantômes.
N’as-tu pas peur ? à quoi rêves-tu, ma beauté ?O femme vaporeuse, et plus pâle qu’un marbre,Venue ici bien sûr pour émerveiller l’arbre,La fleur et le gazon de ce parc enchanté.
Étranges ton costume et ta fière indolence !Oh ! mais par-dessus tout ! étranges la longueurDe tes cheveux épars accablés de langueurEt la solennité de ton morne silence.
Elle ne rêve pas, la très chère, elle dort !Sur ses beaux yeux d’azur enviés par les angesSa paupière engourdie a rapproché ses franges !…Puisse-t-elle aussi bien reposer dans la mort !
Que le ciel la protège au royaume de l’ombreQuand elle aura quitté, dans un râle étouffant,Sa chambre virginale et sa couche d’enfantPour un gîte plus pur et pour un lit plus sombre !
Que sur son œil éteint et visible à Dieu seulSa paupière aux cils d’or reste à jamais scellée,Tandis que tout autour de son blanc mausoléeLes spectres passeront dans leur vague linceul !…
Elle dort, mon Irène ! Oh ! oui ! que sous sa pierreElle dorme à jamais un sommeil aussi lourd,Et qu’autour d’elle avec des rampements d’amourLes vers silencieux cheminent dans sa bière !…
Que sur elle, là-bas, la houleuse forêt,La forêt séculaire et pleine de ténèbres,Par les midis flambants et les minuits funèbresOuvre sa large voûte au milieu du secret,
Sa voûte qui, pareille aux drapeaux des victoires,Ondoyante, avec des claquements glorieux,Si souvent, à la mort de ses nobles aïeux,Referma ses arceaux comme des ailes noires !…
Qu’elle entre en ce tombeau lointain, désert, affreux,Vainement lapidé par elle, à son aurore !…Un sépulcre oublié dont la porte sonoreNe rendra jamais plus cet écho douloureux :
Ce formidable écho qui glaçait ses pensées,Quand blême d’épouvante, et le cœur aux abois,Elle croyait entendre au milieu du grand boisLes sourds gémissements des âmes trépassées !
72 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Fin d’œuvre, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1919· numérisation crcrosnier.fr· Sources