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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Fin d’œuvre, 1919· Poésies anciennes

L’amant naïf

(1882)

Maurice Rollinat· 48 vers

Pense-t-elle à moi ? comment le savoir ?Dire que peut-être elle rit, à l’heureOù son pauvre amant se lamente et pleure !Oh ! comme c’est long huit jours sans la voir !

Certes au bonheur je devrais prétendre !Et mon amour fait bien des envieux ;Mais elle est si jeune et je suis si vieux !Elle est si coquette et je suis si tendre !

Hélas ! son œil bleu si souvent moqueurA-t-il vu qu’en moi tout s’inspire d’elle ?A-t-elle compris que m’être infidèleCe serait planter un clou dans mon cœur ?

Le malheur nous lie, et l’art nous fiance !Mais, est-elle au fond ce qu’elle paraît ?Et quand elle vient me voir en secretSe fait-elle un jeu de ma confiance ?

Comment lui prouver qu’elle est tout mon bien,Tout ce qui m’attache encore à la vie ?Et que je mourrai s’il lui prend l’envieDe m’abandonner comme un pauvre chien.

Non ! que le soupçon loin de moi s’envole !Dès le premier jour elle me comprit,Elle m’aime avec le cœur et l’espritEt cet amour-là n’est jamais frivole !

Constamment, dehors, au coin de mon feu,Je suis possédé par ce joli diable !Et cette hantise est irrémédiableComme la phtisie et l’amour du jeu !

Partout je la vois, partout je la frôle,Et sur mon chemin toujours je souris,Car sa bottinette au trot de sourisFrétille à mes yeux d’un petit air drôle !

Souvent, j’ai le soir à mon pianoL’apparition de ses mains fluettes,Et j’admire sur les touches muettesLe petit doigt rose où brille l’anneau.

Et comme sa peau sent la violette,Partout ce parfum suave me suit,Et pendant le jour et pendant la nuitIl m’embaume ainsi qu’une cassolette !...

Que faire, ô mon Dieu ! pour ne pas t’aimer ?Toi par qui Sapho vit dans Colombine !Toi, l’être magique où tout se combinePour me divertir et pour me charmer !

Âme poétique et musicienne,Humeur délectable, esprit distingué !Et puis ton corps frêle, onduleux et gaiIncarne si bien la Parisienne !

48 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Fin d’œuvre, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1919· numérisation crcrosnier.fr· Sources