Fin d’œuvre, 1919· Poésies anciennes
Les météores
(Imité des Phares de Baudelaire)
Hugo ! monde farouche ! Etna de poésie !Pour l’éteindre, la mer n’aurait pas assez d’eau.Prodigieux contraste ! immense fantaisie !Créant Esméralda près de Quasimodo !…
Hugo ! c’est le clairon gigantesque qui sonneLa fanfare du droit et de la liberté !Et ses vers, blancs chevaux que l’art caparaçonne,Galopent dans la nuit du rêve illimité.Barbier ! brasier lyrique où l’ïambe s’allume !Forge cyclopéenne et rugissante ! enferOù le métal rougi se tord sur une enclumeQue martèlent sans fin des assommeurs de fer.
Lamartine ! Éden pur où des harpes étrangesVibrent si doucement dans un air embauméQu’on dirait un écho de la lyre des angesTombé du haut du ciel sur le monde charmé.
Alexandre Dumas ! où les drames bouillonnent,Phalange de héros fiers comme des défis !Vaste océan d’humour que les rires sillonnent,O colosse ! à quelle œuvre énorme tu suffis.
Balzac ! burin du siècle imprégné de névroseQui, sur tous les métaux avec férocité,Se condamne à graver des poèmes en proseOù vibrent les sanglots de la modernité.Balzac ! sombre théâtre où l’humanité joue,Rue étrange où l’avare au bras de la catinPassent, la boue au cœur et le fard sur la joue,Suivis de l’adultère infâme et clandestin !
George Sand ! à jamais reine des bucoliques !Musique des baisers d’une exquise longueur !Clairière de l’extase, où les mélancoliquesVont se griser d’amour, de vague et de langueur.
Musset ! île de foi dans l’océan du doute,Rêve d’amour éclos sur un corps acheté,Poison délicieux qu’on aime et qu’on redouteTant l’ivresse qu’il donne a de morosité.
De Vigny ! crépuscule automnal où l’on humeLe mystère des bois, où l’oiseau jase encorEt qu’attriste parfois au milieu de la brumeLa fanfare plaintive et lointaine du cor.Gautier ! ciseau païen sculptant dans la matièreLes glorieux contours d’un buste sans égal,Palais de la couleur, où la nature entièreRit sur des plafonds d’or embrumés d’idéal.
Bouilhet ! ravin boisé dont les bruits vous enchantent,Savoureur d’exotisme et barde magicien,Qui dans un chatoiement d’escarboucles qui chantentÉvoque tout un monde antédiluvien.
Flaubert ! scalpel des sens et bistouri de l’âmeQui fouille l’être et sonde impitoyablementCette lubricité qui s’appelle : la femme,Et cette lâcheté qui s’appelle : l’amant.
Baudelaire ! Élixir de spleen et d’ironie,Harem vertigineux des modernes Saphos !Bal sinistre où l’orchestre a des sons d’agonie,Et que la mort traverse en agitant sa faux.Pierre Dupont ! senteur, âme des sapinières,Hymne des raisins mûrs et des jaunes épis,Clair de lune irisant les flaques des marnières,Pacage ensoleillé plein de bœufs accroupis.
Barbey d’Aurevilly ! c’est la plume effroyable,La plume qui fait peur au papier frémissant,Car elle écrit les mots que lui dicte le diableAvec du vitriol, des larmes et du sang.
Banville ! buisson vert où fauvettes et merlesChantent avec tant d’art que plus d’un rossignolJalouse leur gosier d’où s’échappent en perlesLe lyrisme d’Orphée et l’entrain de Guignol.
Et Leconte de Lisle ! âme des pics farouchesContre qui vainement la foudre se rua !Forêt vierge où se mêle au vol des oiseaux-mouchesLe rampement du tigre et du serpent boa.Poètes ! vin du cœur ! suprême friandise !Je m’abreuve à longs traits de vos chères saveurs !La vie est un enfer où je m’emparadisePuisque je bois votre âme, ô sublimes rêveurs !
76 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Fin d’œuvre, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1919· numérisation crcrosnier.fr· Sources