Fin d’œuvre, 1919· Les songes (Dernières poésies)
Le pêcheur a la ligne
Tout à l’heure ravi, le cœur faisant toc toc,Barbare du plaisir, aveugle à sa torture,De l’anguille il fouettait le tronc d’arbre et le roc.Ce meurtre maintenant lui gâte sa capture.
« Bah ! fait-il retendant au même endroit du lac,Prise, c’était pour être morte !J’ai mieux fait d’agir de la sorteQue de la laisser vivre à souffrir dans mon sac.
Sans vouloir donner des raisonsAu méchant remords qui m’oppresse,Je dis qu’en tuant cette ogresseJ’ai vengé beaucoup de poissons. »
Sa conscience ne se prêteA rien, et puis l’appelle hypocrite à présent.Les choses tout autour le jugent lâche, il sentPeser sur lui leur blâme honnête.
Et lorsque son regard descendA ses deux mains pleines de sang,Honteux l’assassin de la bêteRougit, pâlit, baisse la tête.
Mais le sournois pêcheur surveille en s’accusant.Ça mord : une autre anguille. Il la prend, quelle fête !Et la massacre encor d’un air très innocent.Tant est féroce en nous l’orgueil de la conquête !
24 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Fin d’œuvre, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1919· numérisation crcrosnier.fr· Sources