Fin d’œuvre, 1919· Les songes (Dernières poésies)
Mort de peur
Cette fois s’étant dit sans s’illusionnerQue son crime est trop grand pour qu’on lui fasse grâce,En même temps qu’un froid au fond des os lui passe,Il voit trouble et soudain se sent guillotiner.
Alors ce malheureux vient à s’imaginerQu’avec d’affreux efforts sa tête qui trépasseLentement, mot par mot, articule à voix basse :Ah ! si j’avais donc pu ne pas assassiner !
Et puis, comme une bête aveugleIl se cogne dans sa prison,Il se débat, écume, beugle,Et quand lui revient la raison,Il se tâte la tête avec des airs tout drôles,Surpris de la trouver encor sur ses épaules.
Indéfiniment recommenceJusqu’à la vraie exécutionLa rouge hallucinationDe sa peur et de sa démence.L’abominable jour venu,Ce bruit qui parle et marche il l’a reconnu :Là, devant lui, cadavre alors, bâille la tombe,Et dans sa pensée il y tombe.C’est un mannequin mou qu’on doit raser, il fautLe transporter sur l’échafaud.Le bourreau trépidant qui craint que cette chiffeJuste au dernier moment ne se rebiffeSurveille le ressort que va presser son doigt,Et quand sur la bascule il voitCette masse où les mains des deux aides font griffePour bien la maintenir dans la pose voulue,Il décapite avec un grand couperet froidCe corps architué par l’horreur et l’effroi.Invisible est le sang qui flue.Mort sacrilège en double emploi,Guillotinade superflue !
35 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Fin d’œuvre, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1919· numérisation crcrosnier.fr· Sources