La nature, 1892
La folle
En automne, au printemps, quand le soleil assoiffeLa terre, même aussi lorsque le froid vous mord,On voit la Folle errer, pâle comme la Mort,Sous ses longs cheveux noirs qui sortent de sa coiffe.
Plus belle du désordre égaré de ses charmesElle va dans sa libre inoffensivité,Atteinte pour jamais de cette insanitéQue le regret d’Amour engendre avec des larmes.
Tout ce que la Musique exprime de plus tendre :La caresse du cœur, la pitié du sanglot, –– Le murmure du vent, du feuillage et de l’eau,Tout cela, confondu, sa voix le fait entendre.
On dirait que son âme inconsolable hôtesseDe cet horrible drame où sombra son esprit,A passé dans son chant qui pleure et qui souritAvec le même vague et la même tristesse.
Soudainement voilés d’une vapeur sensible,Suivant que sa pensée obscure se souvient,Ses yeux regardent tout et ne regardent rien :Ils guettent du néant au fond de l’Impossible.
Image de la Nuit, l’étrange créatureA le Mystérieux et la Solennité.Ce corps que déjà tant La Folie a sculptéDans sa mélancolie incarne la Nature.
Un pauvre fichu noir croisé sur sa poitrine,Elle vous apparaît rôdant par tout cheminD’un pas de revenant plus que d’un être humain…Somnambule et statue en sa robe chagrine.
Sa jupe rapiécée et dont le bord se ronge,Laissant voir purs et blancs ses beaux petits pieds nus,Elle va. – Fleur, quenouille entre ses doigts menusSont les mêmes objets qu’elle tient comme en songe.
La plaintive Élégie et la triste RomanceL’escortent pour les yeux du rêve : Elle est leur sœur !Le monotone aspect de son humble douceurA presque angélisé sa tranquille démence.
Veuve de la Raison qui déprave les chosesEn y mettant sa peur, sa joie ou son ennui,Elle est le pur instinct qui marche devant luiAveugle au paysage en ses métamorphoses.
Végétativement elle assiste au spectacleDes ravins guère moins stupéfaits que son cœurOù l’arome des champs, leur grâce, leur langueurTrouvent un impassible et neutre réceptacle.
Froide le plus souvent, parfois la pauvre FolleA des regards émus pour les petits oiseaux,Prie au long des cercueils, chante auprès des berceaux,Adresse aux mendiants quelque lente parole.
Mais les nuages, l’eau, les grands horizons videsSont le gouffre ordinaire où son œil va plonger,Et son esprit perdu qui peut encor songerInterroge le soir ces profondeurs livides :
Car, c’est de là qu’un jour surgira, – pense-t-elle –Le fantôme ou la voix de l’Être disparuDont son tourment d’aimer, par le désir accru,Cherche toujours en vain l’enveloppe mortelle.
56 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La nature, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1892· numérisation crcrosnier.fr· Sources