Les apparitions, 1896
Combat de bœufs
Le crapaud s’est caché, quand, près du marécageLes taurins, aux senteurs d’une vache ou d’un loupSe sont mis pêle-mêle à courir tout à coup,Faisant clapoter l’onde et gronder le pacage.
Or, tandis qu’affolé, tout le troupeau beuglant,Écrasant les ajoncs, la ronce et l’herbe drue,Croule par les bas-fonds, se précipite et rue,Le grand bœuf noir se bat avec le grand bœuf blanc,
Cette fois, c’est à mort ! Les saules et les viornesAvivent leur fureur qu’ils gênent de leurs troncs ;Le choc sourd des poitrails, des côtes et des frontsSe mêle aux cliquetis multipliés des cornes.
Toujours va bondissant l’épouvantable tourbe…Eux s’achèvent, rampants, sans pieds comme des blocs :On dirait dans la nuit le combat de deux rocsAu milieu d’un cloaque où leur poids les embourbe.
Mais, avec la clarté magique de la luneRevient le plein silence. – Ici, là, le troupeauÉparpille à brouter sa masse lente et brune.
Et déjà ressorti, rassuré, le crapaudPar saccades flûtant, considère en extaseLes deux bœufs massacrés qui saignent sur la vase.
22 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les apparitions, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1896· numérisation crcrosnier.fr· Sources