Les apparitions, 1896
L’angoisse
Ayant tenu longtemps sa tristesse penchéeSur les tisons, et puis, méticuleusement,Visité tous les coins de son appartement,La Dame sans sommeil vers minuit s’est couchée.
Par ce mortuaire novembreElle fait sa lecture au lit…Mais, c’est des yeux seuls qu’elle lit,Car, elle suspecte sa chambre.
Et pourtant rien ne craque et rien n’a trembloté.Hormis l’âtre animant les glaces, les peintures,Ici, meubles, panneaux, les housses, les tentures,Tout croupit de silence et d’immobilité.
Les clefs qui, chaque soir, scellent sa solitude,Dorment, claires, sur leurs trois tours.Qu’importe ! en son esprit passent déjà moins sourdsLes frissons de l’inquiétude.
Puis, elle écoute pâle et lève ses yeux sombres.Sa lecture reste en suspens,Et, dans son âme, alors, les soupçons vont rampantsComme dans la chambre les ombres.
Et tout à coup réaliséePour sa folle terreur lui vient cette pensée :« Qu’en face d’elle le rideau« Cache un homme armé d’un couteau… »
L’assassin épie, aussi lui tremblant,Si l’on ne vient pas, si personne n’entre…Il est debout, le coude au flanc,Le poignard oblique à plat sur le ventre !
Et tandis qu’elle voit la formeFixe au mur, respirant tout bas,Guetteuse, attendant qu’elle dorme…Son poing glace le drap qu’il froisse :Qu’encore un peu son cœur accroisseSes affreux battements, ce sera le trépas.Pour combien de nous n’est-ce pasL’Image de l’horrible Angoisse !
36 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les apparitions, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1896· numérisation crcrosnier.fr· Sources