Les apparitions, 1896
La couleuvre
Sa prudence a fui le mystèreDu bois, du ruisseau,Pour l’aridité solitaire.Couchée en biseau,Fourbue, elle s’étale à terre,Sous un arbrisseau.
Buvant la lumière enchantéeD’un glorieux soir,La grande couleuvre argentéeLà, sans se mouvoir,Gît tout de son long – cravatéeD’un beau collier noir.
Le serpent luit sur l’herbe raseDont le chaud lui plaît,Émeraudé, jaune topaze,Brun et violet.De toute la bête en extaseVibre du reflet.
Avec un silence magique,Et si pianoQue c’en est presque léthargique,Elle arque son dos,Insensiblement se tournique,Roule ses anneaux.
Coulante et lourde, elle environneDe mouvements torsL’arbuste qu’elle ceinturonneDes nœuds de son corps.Telle, elle imite ces couronnesQu’on fait pour les morts.
Elle darde, exprimant son âmeEn ravissement,Sa petite langue de flammeÉlectriquement,Et se réengourdit, se pâmeD’assoupissement.
Le sommeil prend dans ses ténèbresToute la longueurDe ces chapelets de vertèbresIvres de langueur.L’ombre et les rayons qui la zèbrentLa bercent en chœur.
Elle dort ainsi, quand, vivace,Brusque tout à coup,Elle tressaille, se déplace,Et, dressant le cou,Siffle, écoute, se désenlace,Regarde partout.
Pour l’heure, elle ne veut plus, certe,Dormir ou songer :C’est sûrement la découverteD’un grave dangerQui la rend si soudain alertePour déménager.
Puis, son rampement s’accélère,Tout l’être en travail,Elle exhale avec sa colèreUne senteur d’ail ;Prenant dans la rougeur solaireDes tons de corail.
Où fuir ? Sa vue ici n’accrocheNi trou, ni recoin.Autour d’elle ni bois, ni roche,Et l’onde est si loin !Qu’importe ! L’ennemi s’approche…Le voilà qui point…
Alors, tout debout sur sa queue,Ondulant, d’un trait,Elle fait plus d’un quart de lieue,Et, sans un arrêt,Se jette à la rivière bleue,Rentre en sa forêt !
72 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les apparitions, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1896· numérisation crcrosnier.fr· Sources