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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les apparitions, 1896

La vieille armoire

Maurice Rollinat· 64 vers

La contemplation m’enchaîne,Me subjugue, et même, souvent,Me laisse un peu craintif devantMa vieille armoire en cœur de chêne.

En contiendrait-elle des livres,Des habits, des piles de draps !Son épaisseur nargue les rats ;Sa porte qui pèse cent livres

Montre gravés sur sa serrureOngles et gueules de dragons ;Avec ses trois énormes gondsElle n’a pas d’autre ferrure.

La clef qui l’ouvre est la plus grosseDe celles que tient mon anneau.De chaque rustique panneauSa simplicité se rehausse.

Comme mon regard y fait halteQuand il admire, à son milieu,Massive et courte – monstre un peu –Sa surgissante croix de Malte !

Juste où l’araignée a sa niche,Dans le demi-jour des caveaux,On voit au ras des soliveauxLes moulures de sa corniche.

Celle-ci renfrognée, austère,Semble contenir dans son creuxDu séculaire poussiéreux,L’amas de l’ombre et du mystère.

Quant aux aspics d’humble factureDécorant ses quatre gros pieds,Certes ! Ils furent copiésSur des serpents de la nature.

Cette armoire de haute taille,Démesurée en profondeur,Monumentale de lourdeur,Elle vit contre sa muraille !

Avec ses bizarres losangesTous à pointe de diamant,Elle est digne du frôlementDes spectres et des mauvais anges.

En vain, j’en ai longue habitude.Toujours elle a l’air de son coin,Encor plus juge que témoin,De surveiller ma solitude.

Puis, elle me surprend : ainsi,Tel soir d’hiver, morne, transi,Je rentre chez moi, tout patraque…A ce moment même, elle craque !…

Je crois l’entendre me parlant,Faisant sur un ton grave et lentAux questions de ma penséeUne réponse prononcée.

Assurément, elle dégageUn deuil – une solennité,Un magique, une étrangetéQui tout seuls seraient un langage.

Par sa grande allure équivoqueElle inspire un trouble, un soupçon,Et communique le frissonDu lointain passé qu’elle évoque.

Et je me le dis, par instants :« Tous ces contacts d’homme ou de femmeQu’elle eut jadis au bon vieux temps,Ont fini par lui faire une âme ! »

64 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les apparitions, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1896· numérisation crcrosnier.fr· Sources