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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les apparitions, 1896

Le batelier

Maurice Rollinat· 34 vers

Lugubre, horrifiant les cieux, les paysagesQu’ébranlaient, caverneux, des coups de foudre longs,La tempête, soufflant des hauteurs et des fonds,M’avait surpris, le soir, dans de grands marécages.

En hâte, je franchis bois, ravine, bruyère,Des fouillis de chardons, des nappes de bourbiers,Des pacages mouvants, bossus, creux et noyés,Et, sur la berge enfin je longeai la rivière.

La passer était bien mon plus court ! mais, personne,Meunier ni batelier, nul ne m’attendait là :Lorsque je vis surgir sur un grand bateau platUn homme étrange ! encore aujourd’hui j’en frissonne.

Vers moi, sans que je l’eusse appelé – de lui-même,En manœuvrant sa perche avec solennité,Il vogua – mit sa barque à ma commodité,Et, muet comme lui, j’y descendis tout blême.

Tel m’apparut cet être en son chaland énormeSur l’opaque rivière affreuse à cet endroit :Gigantesque, rigide, automatique, droit.Terrible d’inconnu, d’attitude et de forme.

D’un hideux sardonique et d’un goguenard graveSa face avait le ton des corps parcheminés,Son squelette saillait sous ses habits fanés,Bouche ouverte, il dardait l’obscur de ses yeux caves.

Sorte de spectre errant, de fantôme en voyage,Il figurait le Temps, le Mystère, la Nuit.L’onde ne semblait pas plus durable que lui,Décharné si funèbre et qui n’avait pas d’âge.

Lent, dans le crépuscule, au rouge flamboîmentDes éclairs, il rama silencieusement,Sans un mot, me suivit sur le vaseux rivage,

Et, soudain, disparut en me tendant sa mainFroide ! – Ce fut la Mort en personnage humainQui me fit passer l’eau, par cette nuit d’orage.

34 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les apparitions, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1896· numérisation crcrosnier.fr· Sources