Les apparitions, 1896
Le charbonnier
I
Brr ! au bois il ne fait pas bon !…La nuit déjà froide à sa chuteGlace de minute en minute :Il gèle à fendre le charbon.
Pour l’heure, le pauvre barbon,En sa misérable cahute,Apprête une soupe au jambonDans un grand pot de terre brute.
« Ma foi ! grogne-t-il, quoi qu’on fasse,C’est bien dur de vivre tout seul !On a le temps dans son linceulD’être son propre face-à-face !
Je m’ennuie au coin de mon feu.Si même un loup venait un peuLuminer avec ses prunelles ! »
Et soudain, comme si quelqu’unPoussait la porte… il en entre unDont les deux yeux sont des chandelles.
II
Ce charbonnier-là devait êtreDe ces meneurs marchant la nuit,Car le loup a rampé vers luiComme un chien rampe vers son maître.
« Toi ! dit le vieux, pour tout à coupTomber là, juste à ma pensée,Tu m’as l’air d’une âme passéeDans la forme et la peau d’un loup !
Mais sois diable, bête ou fantôme,Réchauffe-toi bien, mange et bois,Avant de regagner tes bois,Et reviens me voir sous mon chaume. »
Et le loup qui paraît comprendre,Après s’être assis dans la cendre,Engloutit son repas rustaud ;
Et puis, de la porte qu’il flaire,Jappant sec pour dire : « A bientôt ! »Il disparaît dans la nuit claire.
36 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les apparitions, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1896· numérisation crcrosnier.fr· Sources