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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les apparitions, 1896

Le voyageur

Maurice Rollinat· 94 vers

Pluie oblique, vent serpentin,Et bruit grondant sur la bruyère ;De grands flamboiements au lointain…

Or, les ténèbres ont atteintEt noyé la campagne entière.Tout est moite, informe et déteint :

C’est l’opaque après l’indistinct !Là, le cavalier solitaireS’avance et recule incertain.

Il sent le danger clandestinDe ce limoneux coin de terreOù l’a conduit, fourbe et mutin,

Un farfadet, mauvais lutin.Certe ! il est homme à caractère,Il a le cœur ferme et hautain !

Mais un pas de plus ! son destinPourra bien être qu’il s’enterre :La sangsue attend son festin

Dans ce marais qui s’est éteintSans avoir fini de se taire,Car plein d’horreur et-de venin,

Par ce temps noir, si peu bénin,Il renforce au fond du mystèreSes voix de sorcière et de nain.

L’homme égaré frémit d’instinct,Il entend battre son artère.Quoi ! rester là, jusqu’au matin !

La peur donne un son souterrainA ses appels qu’il réitère…Et sa jument mâche son frein,

Elle s’agite, elle se plaint,Et d’une stridente manière,Par instants, hurle à son poulain.

Il crie encor… toujours en vain !Tout à coup un fil de lumièreLuit là-bas, mais si fin, si fin !…

Il s’en guide et près d’un ravinRencontre une auberge-chaumière.Comme il a plus sommeil que faim

Il prend à peine un doigt de vin,Ronfle un peu le front sur son verreEt monte se coucher : enfin !

Mais chez cet engourdi, soudainUn réveil anxieux s’opère :« Pas d’armes ! pas même un gourdin !

L’hôtelier a l’air d’un gredinEt sa femme d’une vipère,Malgré leur langage badin !

Le fils ? un sournois patelin !L’aubergiste et lui font la paire…Et quel gaillard herculéen ! »

Un avertissement divinLui dit qu’il est dans un repaire…Vite, avec un œil de devin,

Le teint couleur de parchemin,Il s’en va droit au lit qu’il flaire,Et dessous trouve un corps humain,

Un mort, comme il sera demain,Tout à l’heure même ! Que faire ?…Il l’arrache par une main,

Met au lit l’affreux mannequinQui devra bien le contrefaire,Et prend sa place. – « Cré coquin ! »

Grince en bas le vieux, âpre au gain :« Encor cette nuit, bonne affaire ! »Et montrant ses dents de requin,

Il ricane : « Pas de voisins !Rien que les trois croix du calvairePour dénoncer les assassins ! »

Au dehors, lugubre et malsain,L’orage humide persévère ;Le ciel est d’un noir de fusain.

Minuit tinte comme un tocsinA l’horloge oblongue et sévère :Ils vont accomplir leur dessein.

Rampant à genoux, sur les poings,Ils montent l’escalier de pierre ;Devant la porte aux ais mal joints,

Avec un falot très ancien,Le couple attend. Le gars compèreA peine entré, ressort. – « Eh bien ?

– Ça y est ! J’ai mis peu de temps, hein ?– Et l’hache ? demande le père…– Elle est là, sur le traversin. »

Mais quelqu’un, rompant l’entretien,Apparaît vêtu d’un suaire…– C’est le premier mort qui revient !

Et voici le second ! Il tientEt brandit l’arme meurtrière :Trois coups sourds, trois cris, puis plus rien.

Et, sous le ciel toujours chagrin,Le cavalier fend l’atmosphère,Tant elle accélère son train

La grande jument poulinière !

94 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les apparitions, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1896· numérisation crcrosnier.fr· Sources