Les apparitions, 1896
Les fleurs des champs
La terre aspire l’influenceDu fécondant soleil béni,Sous le pinceau de l’infiniQui la décore et la nuance.
La Nature, avec tous ses charmes,Offre modestes au regardCes fleurs qu’elle sème au hasardEt qu’elle arrose de ses larmes.
Elle qui compose l’énorme,Elle met tendresse et langueur,Toute sa grâce et tout son cœurDans leur peinture et dans leur forme.
Par ces frêles colorieusesDu ravin et du bord de l’eauLe sol, variant son tableau,A des profondeurs sourieuses.
Ces bonnes petites sorcièresDont le pouvoir est si soudainMétamorphosent en ÉdenLa stérilité des bruyères.
Leurs teintes si bien mariées,D’aspects si purs, si caressants,Sont la parure, tous les ans,Des pauvres tombes oubliées.
Ayant la mouche pour compagneQui leur bourdonne sa gaieté,Féeriques de simplicité,Elles enchantent la campagne.
Et l’on aime ces fleurs si doucesQui s’harmonisent à la foisAu gris des rocs, au roux des bois,Au vert des herbes et des mousses.
Sous la brume ardente qui bouge,Bleuets, coquelicots voilés,Dans le chœur jaunissant des blés,Chantent leur chanson bleue et rouge.
Elles comblent la fondrièreD’un fleurissement rebondi,Écrin de l’espace engourdiOu frissonnant dans la lumière.
Aimable au long du sentier rudeOn en voit plus d’un clan groupé ;Elles égayent l’escarpé,La ruine et la solitude.
Au bord d’un talus qui s’effriteDe beaux petits myosotisVous apparaissent – nains blottis –Sous une haute marguerite.
Ailleurs, d’innombrables aigrettesDe fils d’herbe hauts et tremblantsBigarrent les grands fouillis blancsDes virginales pâquerettes.
L’insecte turquoise-améthysteSur elles semblant incrusté,Y vit son immobilitéA la fois si douce et si triste.
Et, le zéphyr qui les balance,Qui les réveille et les rendort,Sous la trame des rayons d’orÉcoute frémir leur silence.
Une inspiration discrèteSort de leurs coloris charmantsPour les étreintes des amantsEt la trouvaille du poète.
Attirantes, sans le vertigeDu parfum et de la couleur,Elles ont un charme enjôleurSur la sveltesse de leur tige.
On passe, en voulant s’attarderAu bonheur de les regarder.Elles bercent les songeries
Comme elles câlinent les yeux,Et la tristesse rit aux cieuxAvec ces âmes des prairies.
74 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les apparitions, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1896· numérisation crcrosnier.fr· Sources