Les apparitions, 1896
Lune rouge
La lune affreuse qui consacreL’horreur de cette nuit d’hiverLuit de tous les feux de l’Enfer,Et, sanglante comme un massacre,Au-dessus du puits découvert.
Elle ajuste, immobile et ronde,A ce gouffre immobile et rond,Son rayonnement qu’elle y fond ;On dirait vraiment qu’elle en sonde.Qu’elle en ausculte le tréfond.
Comme plus froids de l’air qui gèle,Sans qu’un coup de vent les flagelle,A plomb coulent ses reflets droitsQui vermillonnent les paroisEt cramoisissent la margelle.
Toujours croupissant dans sa pause,Rivé morne au béant du puitsOù sa pourpre tremble et se poseDe plus en plus l’astre des nuitsIllumine l’horrible chose.
Et, tellement creux s’y concentreSon ombre écarlate, qu’elle entreDans l’eau verte comme du fiel ;Et, c’est d’un terrible mystèreCe cœur tout saignant de la terreSous l’œil sanguinolent du ciel !
Image d’assassin qui la nuit se regardeLonguement, fixement dans sa glace blafardeEt qui, de son remords rouge l’éclaboussant,Se mire, ensanglanté, dans un cristal de sang !
30 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les apparitions, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1896· numérisation crcrosnier.fr· Sources