Les apparitions, 1896
Nuit de mendiant
Dans l’étable où, guetteuse, à son mur solitaire,Mainte araignée ourdit son filage muet,Le mendiant s’éveille, et s’étonne inquietD’un bruit dont le tumulte augmente le mystère.
C’est sourd, compact, avec des cliquetis de chaînes…Un grand piétinement qui se rue et qui court…Une rumeur massive où passe un souffle lourdComme celui du vent d’orage dans les chênes.
Voici qu’entre les bœufs, sur la paille de chaume,Par eux tous longuement, avidement humé,S’en dresse un autre, brun, tout de vague embrumé,Qui n’est, visiblement, qu’un horrible fantôme.
Certe ! Ils ont reconnu dans cette forme noireUn des leurs disparus ! car l’accueil qu’ils lui fontProuve par l’accent doux de leur beuglé profondQu’elle n’a pas cessé de hanter leur mémoire.
Un magique pouvoir a délié ces bêtesQui vers le spectre ami tendent leurs grosses têtes ;Et, glacé de terreur sous ses haillons bourbeux,
Frissonnant attendri, du fond de son coin sombre,Le pauvre mendiant regarde tous ces bœufsQui caressent du vide et qui lèchent de l’ombre.
22 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les apparitions, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1896· numérisation crcrosnier.fr· Sources