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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les apparitions, 1896

Orage en forêt

Maurice Rollinat· 99 vers

La forêt gigantesque accomplit sa torpeurSous l’orageux vermeilDu soleil ;Branche et tigeTout s’y fige…Tout s’y prostre accablé de songe et de stupeur.D’un oiseau qui voltigeNul éveil !Et pareilAu vertigeY couve un tourbillon qui vous donne la peur,

Leur cime ayant alors l’inerte de leurs troncs,Ces grands arbres lépreuxSont affreux,LéthargiquesEt magiques,Tels que lorsque la nuit vêt leurs pieds et leurs frontsIls se dressent tragiques,Bossus, creux,Noirs, cuivreux,MagnifiquesDe vieillesse et d’horreur sous leurs feuillages ronds.

Sur l’herbe qui croupit blême par le plein jourIls dégagent encorDe la mortPar leur teintePresque éteinte.Maintenant, s’épaissit l’air qui vibrait autour :C’est une vapeur peinteDe décor…Lourd il dort,Moite il suinteDans ce caveau des bois qui chauffe comme un four.

En la morne clairière où l’obscur filet d’eauA tu son gazouillis,Du treillisDe leurs branchesIl s’épancheVague, une ombre qui fait un plus vague rideau.De grandes formes blanchesAux fouillisÉbahisVont, se penchent,Semblant soulever un invisible fardeau.

Encore s’aggravant du chant mystérieuxDu crapaud si perdu,Plein et nuRègne en maîtreSur les hêtres,Sur les chênes, partout, le silence des cieux.Et le soir long à naîtreEst venu,InconnuQui peut-êtreApporte la tempête aux arbres anxieux.

Et c’est elle en effet qu’il prédit ! Tout à coupTremble avec des arrêtsLa forêt…Elle claqueSous l’attaqueDes grands souffles du vent qui font comme un remous.Et puis, la voûte craque,Et, d’un trait,DisparaîtNoire opaque,Précipitant l’éclair et des grondements fous.

La pluie en se ruant comme un torrent des airsAcharne encor le ventQui la fend,La refouleEt la roule,Sillonnant sa rumeur de hurlements amers.Les tonnerres s’écroulent,Se suivant.RecrevantL’eau qui houleDans un noir ténébreux comme le fond des mers,

Si convulsifs qu’on les dirait déracinés,Les arbres se crispantEn serpentsSifflent, geignent,Et s’étreignent.Ils emmêlent tordu leur feuillage fanéQue l’eau croulante baigne,L’écharpant,Et qui pendEt qui saigneAu rouge flamboiement des éclairs forcenés.

Et c’est le chaos gouffre où le bois tout entierS’engloutit ondoyant,TournoyantNoir, liquide,Dans le vide,Jusqu’à ce que l’orage ait fini d’effrayerLa lune qui, livide,SouriantEn brillant,Rôde humideSur la grande forêt qui va resommeiller.

99 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les apparitions, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1896· numérisation crcrosnier.fr· Sources