Les bêtes, 1911
Étude de chat
Longue oreille, des crocs intacts, de vrais ivoires,Le corps svelte quoique râblu,Son beau pelage court et gris à barres noiresLui faisant un maillot velu ;
Des yeux émeraudés, vieil or, mouillant leur flammeQui, doux énigmatiquement,Donnent à son minois le mièvre et le charmantD’un joli visage de femme.
Avec cela rôdeur de gouttières, très brave,Fort et subtil, tel est ce chat,Pratiquant à loisir le bond et l’entrechat,Au grenier comme dans la cave.
Aujourd’hui depuis l’aube, ayant bien ripailléAu vieux château qui le vit naître,Il est, sur son fauteuil poudreux et dépaillé,Accroupi devant la fenêtre.
Il pleuvasse un peu, mais pour ce craintif de l’eauL’ondée a trop de violence ;Il reste au gîte, y fait son ronronnant soloDans la musique du silence.
Confit en sa mollesse, il peine à s’étirer,Piète, sort sa griffe, la rentre ;Pour le moment, sans puce, et gavé son plein ventre,Il n’a plus rien à désirer.
Une poussière ayant picoté son nez roseIl éternue, et comme un loir,Il s’étend paresseux, chargé de nonchaloir,Et genoux pliés se repose.
L’œil mi-clos, rêvassant plutôt qu’il ne sommeille,Gardant l’ouïe et l’odorat,Il guigne le grillon du mur, flaire le rat,Écoute ronfler une abeille.
Le temps passe, à la fin, de sieste en somnolence,Il s’endort, puis, se réveillant,Se rendort de nouveau, se réveille en bâillant,Tant qu’il sort de son indolence.
Il toussote, se mouche et se désassoupit,Bombe son échine et la creuseEn redressant sa queue alerte, toute heureuseD’avoir terminé son répit.
A l’œuvre maintenant ! toilette et gratterieL’absorbent tout entier. Le chat,Si propre tel qu’il est, si bien peigné déjà,Se lisse avec coquetterie.
Que par hasard un poil se colle sur sa langue,Pour l’avaler, le miauleurGrimace en mâchonnant, fait comme un beau parleurQui s’empêtre dans sa harangue.
A piochement de tête onduleux, brusque et drôle.Il se râpe le bas du cou ;Des griffes et des dents il insiste beaucoupAux démangeaisons de l’épaule.
Son opération, d’un arrêt s’entrecoupe :Il tend son regard et son flair,Et le col et les reins en arc, la cuisse en l’air,Lèche les abords de sa croupe.
Sans voir ce que la pluie en tapotant gribouilleSur la crasse de son carreau,Il humecte longtemps le caoutchouc noiraudDe sa patte, et se débarbouille.
Éveillée à présent, mutine, se détacheSur un fond d’ombre vague aux clairs-obscurs tremblants,Sa frimousse qui montre espacés et tout blancsLes poils raides et droits lui servant de moustache.
Mais la pluie a cessé. Quelqu’un entre soudain.Le matou sort d’un bond, gagne cour et jardin,Et bientôt on le voit marchant à pas tranquillesAu long du vieux chenal, sur la mousse des tuiles.
68 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les bêtes, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1911· numérisation crcrosnier.fr· Sources