Les bêtes, 1911
L’hirondelle
Dans le rectangle en brique, au bout de la toiture,Une hirondelle, avec tout son art enchanté,A fait un nid bien clos pour la sécuritéEt le mûrissement de sa progéniture.
Son labeur a peiné pour qu’elle y soit à l’aise !En a-t-elle glané des fétus et des brins !Des bouts d’herbe et d’écorce et de chanvre et de crins !Et que de va-et-vients pour son crépi de glaise !
De la patte ou du bec qui pince, emmanche, coupe,A-t-elle assez donné, en large et en profond,Le roidi du dessus et le moelleux du fond,Un berceau rondelet poli comme une coupe !
Elle défie ainsi l’ogre aux yeux verts qui huileSon pas rampant au bord des gouttières de plomb,Et quant au tiercelet, elle sait tout au longQu’il perche sur le roc et jamais sur la tuile.
Elle n’ignore pas, en étant coutumière,La vénération de l’homme pour son nid…Certes, elle a reconnu qu’elle est l’oiseau béni,Aimé du vieux château, comme de la chaumière.
Mais quand même son œil inspectant s’écarquilleAu possible danger qui menace ses œufs :Elle applique ses soins toujours plus anxieuxLorsqu’enfin sa couvée a brisé sa coquille.
Oh ! comme ils sont frileux, les beaux petits tout nus,Comme il va leur falloir la tiédeur de ses plumes !Son sang, à cette idée inquiète, s’allume,Brûle pour réchauffer les mignonnets menus.
Désormais, toute entière au vœu de la nature,Elle occupe son temps de sa maternité,Ne quittant le cher fruit de sa féconditéQue pour manger en hâte et chercher la pâture.
Dans sa brève sortie, elle fend les déserts,Sans halte dans le vide elle flotte et tournoie,Car, aimant à chasser l’insecte au haut des airs,C’est toujours en plein vol qu’elle happe sa proie.
Rapportant vermisseau, chenille, moucheron,Quelle allégresse au nid qui rejase et rebougeLorsque ses oiselets, leurs petits becs en rondOuvrent au frais butin leur gorge avide et rouge !
Comme elle les soustrait à la rosée en larmes,Aux rayons trop dardés, au vent trop descendu !A plat sur ses petits de tout son corps tenduLeur faisant sans lourdeur un couvercle de charmes.
A leur piaulement doux qui lui dit leur tendresse,Elle mêle un murmure au rythme de son cœurQui toctoque si chaud sur eux que tous en chœur,Vers sa tête en éveil soulèvent leur caresse.
Pour lors, en attendant qu’elle instruise leurs ailes,Leur enseigne le vol hardi, capricieux,Au ras de l’eau, de l’herbe ou montant vers les cieux,Léger comme celui des sveltes demoiselles,
A tous ces petits becs, qui ne veulent qu’apprendreEt qui savent déjà grattocher le duvet,Le sien montre, d’après la mimique qu’il fait,A picorer, piocher, à s’aiguiser, à prendre.
Impossible au dehors qu’elle joue et s’ébatte,Mais dans son promenoir de suie aux coins obscurs,Il arrive souvent, voltigeuse acrobate,Qu’elle soit la vivante arabesque des murs.
Ses zigzags, ses crochets, elle les accommodeAu gouffre d’ombre étroit, la limitant si court !Au moindre appel d’en haut, d’un seul trait elle accourt,Puis replonge fantasque en virant à sa mode.
Et tout ce grand trou noir, fumeux naguère encor,Entend ses petits cris aigus, si bien d’accordAvec son aile preste en pointe terminée.
De sorte que, pendant cette trêve du feu,L’hirondelle au plumage ardoisé-brun-gris-bleu,Est le tendre lutin de l’humble cheminée.
70 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les bêtes, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1911· numérisation crcrosnier.fr· Sources