Les bêtes, 1911
Vermicule et roi de cailles
Tac, tac, tac, tac, tac, tac ! l’horloge de la mort !…Mais dehors, par ce ciel rouge qui se grisaille,Quel est ce râle errant si lugubre et si fort ?
Ça s’arrête et reprend ! Tout à la fois, ça sortDe tel meuble, d’un cadre, ou bien de la muraille.Tac, tac, tac, tac, tac, tac ! l’horloge de la mort !
Il est partout aussi, cet autre bruit discord,Dans l’arbre et le marais, dans l’herbe et la pierraille…Quel est ce râle errant si lugubre et si fort ?
Allons bon ! Juste à point, déclanchant son ressort,Voici que douze fois ma pendule sonnaille !…Tac, tac, tac, tac, tac, tac ! l’horloge de la mort !
Puis, mon grenier hanté qui veut être en rapportAvec ma chambre, ébauche un sabbat de rataille…Quel est ce râle errant si lugubre et si fort ?
L’essaim des visions commence à prendre essorEt frôle ma pensée intime qui tressaille.Tac, tac, tac, tac, tac, tac ! l’horloge de la mort !
Diable ! Le chat-huant miaule… Mauvais sort !Et le tonnerre au loin grondasse en basse taille…Quel est ce râle errant si lugubre et si fort ?
Ce bruit de balancier pressé revient encor…Toujours plus l’ombre serre et rétrécit sa maille.Tac, tac, tac, tac, tac, tac ! l’horloge de la mort !
Mais dans ce fouillis noir d’immensité qui dort,Dans le silence affreux qu’il moud, racle et limaille,Quel est ce râle errant si lugubre et si fort ?
Ouverte à cette nuit faite pour le remord,Sur ses gonds ma fenêtre en grinçotant tournaille.Tac, tac, tac, tac, tac, tac ! l’horloge de la mort !
En ce moment, ici, l’horreur coule à pleins bords,Des spectres sont assis sur mes chaises de paille.Quel est ce râle errant, si lugubre et si fort ?
Il semble que soudain mon plancher s’entrebâilleBéante devant moi, c’est donc la tombe !… Alors,Tac, tac, tac, tac, tac, tac ! l’horloge de la mort !
Oui, je m’alarme à faux, oui, je frémis à tort,Mais mon cœur, malgré moi, dans l’obscur s’embroussaille.Quel est ce râle errant si lugubre et si fort ?
L’effroi désenlacé rerampe et se retordAutour de ma raison qui déjà moins me raille.Tac, tac, tac. tac, tac, tac ! l’horloge de la mort !
J’ai beau me dire : il vient d’un ver et d’une caille,Ce double bruit qui fait un si terrible accord ;Je crains ce râle errant si lugubre et si fort,J’ai peur de l’invisible horloge de la mort !
46 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les bêtes, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1911· numérisation crcrosnier.fr· Sources