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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les bêtes, 1911

La carpe

Maurice Rollinat· 185 vers

Cette carpe, depuisQu’elle existeVit là, rôde, subsisteSans ennuis,Et ses jours et ses nuitsCoulent, sans qu’on dépisteSon coin tristeDans les buis.

Bien que sur son profondUne soucheDorme épineuse et louche…Pas un bond !Guettant, ses regards vont…Elle attend là, farouche,Que la moucheTombe au fond.

Quand le ciel en torpeur,Lourd, s’embraseSous cette eau qui l’écraseDe stupeur,Elle craint le trompeur,Accouple sur la vaseSon extaseEt sa peur.

Pas l’ombre d’un brochetNe la gêne,Sous son vieux pied de chêneNul sujetD’aller l’œil inquiet.Déjà, d’ailleurs, ancienneEst sa haineDu trajet.

Certe ! elle aima nager,Sut, frivole,Faire la cabrioleEt plonger,Mais, vieillesse ou danger,La carpe n’est plus folleEt s’isolePour songer.

Qui la rencontre doncCette bête ?Quelquefois une ablette,Un gardon…Elle, en son abandon,Élargit, satisfaite,Grossit têteEt bedon.

Certains jours, où l’autanCourt, sifflotte,Sur l’onde qu’il ballotteEt qu’il tend…De son limon d’étangElle se dépelotte,Glisse et flotteNageotant.

En se berçant menu,Elle avaleLe frais de la rafaleBienvenu.Sous son arbre, chenu,Elle monte et dévaleLongue, ovale,Dos charnu.

D’un prudent sans pareil,La recluseReste au fond de l’écluseSans soleil.Et jusqu’en son sommeilSa grosse tête obtuseTient sa ruseEn éveil.

Calme, en soupçonnant tout,Point rapaceSous cette carapaceDe bois fou,Pour l’épervier, nul coup !Quel tramail, quelle nasseLa menaceDans ce trou ?

De suite son œil clairVoit la ligne,La sournoise malignePar le verSent l’hameçon couvert :L’embûche lui fait signe,Se désigneA son flair.

L’engin ayant couléSe relève…Va, vient… sans que son rêveSoit troublé.Elle a donc l’œil voilé ?Et pourtant çà le crève,Cette fèveOu ce blé.

Que non ! Elle le voit,Le beau piège,Regarde son manègeDe sang froid,Sans désir, sans émoi ;C’est en vain que le liègeSur l’eau siègePlat ou droit.

La carpe en fait d’appâtsN’appréhendeRien, a bonne provendeAux repas,Et la loutre aux pieds bas,Qui serait si friandeDe sa viande,Ne vient pas.

Pour elle le bourbierRéaliseLa bonne couche exquiseOù bâiller,Croupir et sommeiller ;Son corps s’y tranquilliseEt s’enliseTout entier.

Toute, elle s’assouvitDans son ondeQu’elle contemple et sonde…Elle y vitSon petit train ravi…Bien dodue et bien ronde,Noire et blonde,S’y confit.

Pour se distraire, elle aLe feuillageDont l’ombre fait treillageÇà et là ;La pluie ou bien l’éclatDu soleil sans nuage,Le sillageDu bac plat,

Et puis le brusque sautQui gargouille,Du rat, de la grenouille,Du crapaud ;Le vent au grand galop,La glace qui verrouilleEt qui brouilleToute l’eau.

Quand un hasard heureuxLes rassemble,Elle et l’anguille, ensemble,Dans leur creux,Elles vont, corps terreux,Poisson double qui trembleEt qui sembleTout vitreux.

Des fois par une nuitOpportune –Sans un être, sans uneVoix – au bruitDu vent tiède qui fuit,Elle bâille à la luneSur l’eau bruneQui reluit.

Noirs, cerclés d’or, espions,Ses yeux vrillent,Ses nageoires scintillent.Fretillons,Ses petits barbillonsSe courbent, se tortillent,Ou pendillentTout mignons.

Alors, près du vieux tronc.De sa nappe,La vieille rit sous capeAu vol rondDu sphinx, du moucheron,Tout à coup, les attrape !Puis les happe,Et c’est prompt !…

Ma carpe ! Grâce au sortSans colère,Tutélaire,Puisses-tu bien te plaireVers ce bord,Et défiant la mortDans ta profonde eau claireSéculaire,Vivre encor !

185 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les bêtes, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1911· numérisation crcrosnier.fr· Sources