Les bêtes, 1911
La vieille pie
La bonne vieille pie, avec son boitement,N’a plus rien du passé qui la tente et l’agite,Et ses sœurs dansotant aux alentours du giteNe convertiraient pas son apprivoisement.Son esclavage doux lui fait sa quiétude.Elle possède, au cours de son petit train-train,Un bonheur toujours frais en cet enclos chagrinPar le consentement de sa longue habitude,Pour elle midis bleus, matins blancs, soirs vermeils,La pluie et les frimas, les brumes, les soleils,Passent au fil du temps sans qu’elle s’en étonne.Son occupation rajeunit ses loisirs,Elle a l’ardeur si neuve à ses mêmes plaisirsQue la variété lui vient du monotone.Choses, bêtes et gens vivent dans sa mémoireQui retient le rateau comme le jardinier,Futailles du caveau, bric à brac du grenier,Vaisselle du bahut et linge de l’armoire,Elle sait les tessons pleins des petites boulesQue les cloportes font, arquant leur corps gris noir,Du grand bahut, son trône, au cheval, son perchoir,Elle saute à la vache et revient vers les poules.
Souvent génie espiègle et cocasse du lieu,Entre les hauts landiers toute rose de feu,Elle est si familière en gardant son astuce,Que son bec à la fois téméraire et prudentRit au molosse rogue, au matou minaudant,Et longuement gratteur les peigne et les épuce.
Elle s’y prend si bien, use de tant d’adresse,Que peu à peu son bec sans tumulte et fracasA petits piochements prestes et délicats,Les fascine, les tient béats sous sa caresse ;Tellement qu’à la fin, le cerbère bâilloteEt puis ronfle, sa queue ayant rejoint son nez,Tandis que le minet tout repelotonnéS’assoupit ronronnant auprès de la bouillotte.Alors les imitant, la plaisante acrobate,Droite, le corps figé, dort sur sa bonne patte,Et sous la cheminée elle doit recevoirDu haut de la solive à la couleur brouillée,La bénédiction du petit esprit noirQui hante en tapinois la corneille empaillée.
La cuisine lui plaît par ses bruits de paroles,De hachoir, de cuisson, par ses grands fours obscurs,Elle en aime surtout, soleillant sur les murs,Le cuivre miroiteux des larges casseroles,Et dans sa boîte oblongue aux airs de revenant,La lunaire pendule à face blême et rouge,Montrant par un carreau son balancier qui bougeEt dont le timbre clair vibre si résonnant.
Son regard se délecte aux jambes des braisières,Au gros ventre cintré des rôtissoires, puisEntre le soufflet rauque et la salière en buis,S’épanouit à voir fumoter les chaudronsQui pendent chantonneurs, monumentaux et ronds,Aussi noirs que la suie au bec des crémaillères.
Mais son goût d’être là, son attache, son lien,C’est sa tendre amitié pour son vieux maître. En somme,Perdant sa liberté pour le plaisir de l’homme,Elle le remercie et ne regrette rien.
Aussi son cœur lui vaut le pardon de ses fautes,A fêter sa présence elle prend tant de soin !Oh ! son cher compagnon, s’il n’allait pas si loin,Comme elle le suivrait par les sentiers des côtes !Par elle, il voit l’objet, pain, fruit, pipe, couteau,A son bec, à sa patte adaptés aussitôt.Et la grand’mère ajasse aux façons cajôleusesSerait sa bonne fée en robe demi-deuil,Si l’amour du brillant qui possède son œilN’en faisait jour et nuit la pire des voleuses.Très souvent, la margot chez le pêcheur son maître,Sur les dalles de roc qui servent de plancher,Trouve un hameçon neuf qu’elle fait disparaître,Trop adroite du bec pour jamais s’accrocher.
En phase de larcins, elle revient, reboîte,Au recoin le plus creux, à l’angle le moins clair,Dardant son œil hanté par le possible éclair,Du métal jaune ou blanc qu’elle admire et convoite.
Mais ironiquement pour lui payer sa peine,Un poudreux bout de sucre est son unique aubaine.Bah ! fière malgré tout de ce luisant plombé.Ravie en son instinct puisqu’elle a dérobé,Elle emporte à son trou l’humble morceau de sucreDu pas d’un Harpagon qui va cacher son lucre.
84 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les bêtes, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1911· numérisation crcrosnier.fr· Sources