Les bêtes, 1911
La petite âme
Au fond du ravin jaune-soufre,C’est un gigantesque chaosD’arbres verdoyants, bas et hauts :Toute une forêt dans un gouffre !
La lumière, comme enterrée,Devient pénombre en cet endroit,Le soleil y rôde, mais froid,Au milieu d’une horreur sacrée.
Tout a suspendu son langage,Oiseaux, insectes, frondaison ;Soudain, rauque, s’élève un sonÉvocateur du marécage.
Un chant de grenouilles ! Je cherche…Toujours, ici, là, m’attirant,Son cri de ventriloque errantFuit l’arbre où je crois qu’elle perche.
La rainette à la fin trahiePar le tout proche de sa voix,Au fond du ravineux grand bois,Se montre à ma vue ébahie.
En un recoin de petit chêne,Sur la feuille, collée à plat,Elle se dérobe à l’éclatDu rayon tamisé qui traîne.
Chacune a le frisson discret,C’est deux feuilles jointes, ce semble,Dont la seconde à peine trembleSous la première qui vivrait.
Mystérieuse de l’extase,D’un ton plus clairet que celuiDe la ramure, elle y reluitDans une brume qui la gaze.
En leur cercle d’or ses prunelles,A force de limpidité,D’indifférente fixité,Semblent des choses éternelles.
Ma contemplation lui trouveUn charme étrange… Elle la couve !Et je me dis, tant qu’elle dure :La voilà ! Je l’ai découverteLa toute petite âme verteDe cet abîme de verdure.
42 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les bêtes, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1911· numérisation crcrosnier.fr· Sources