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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les bêtes, 1911

Le scorpion

Maurice Rollinat· 96 vers

Le scorpion ! l’araignée oisive, en fait de trame,Ourdissant jour et nuit sa piqûre à pointer,Créé pour recommettre et pour recomploterUn mal dont son mystère augmente encore le drame

Toujours, à son aspect, se serrent vos vertèbres,Au fluide glacé de l’électrique effroiIl apparaît oblong, aigu, noueux, étroit,Éclairé par six yeux et couleur de ténèbres.

Au bout de ce corps noir mesurant plusieurs pouces,Son arme, courte aiguille avec son petit trou,Un dard guette-menu, mais flexible et dur, oùLa sève du venin éternise sa pousse.

Et quel venin ! quel suc écrémé des poisons !Ayant pour seul seigneur-roi : l’acide prussique,Quintessence, élixir suprême du toxique,Qui s’embusque blotti, jusque dans les maisons.

Aspic rouge ou vipère entrant dans les demeures,Ou serpent dont l’écaille aux tintins éperdusSemble sonner les glas de ceux qu’il a mordus,N’ont pas ce venin sûr qui supprime en deux heures.

Cette liqueur glaçant la vie où qu’elle tombe,Qui tuerait le vampire et la mouche à charbon…Est bien à lui. La mort couve pour tout de bonDans ce dard qui devient le stylet de la tombe.

Observez celui-là qui cuve son extaseDans un louche et blafard marécage de joncs,Tout sabreux de roseaux, tout barbelé d’ajoncs.Il frémit, bouge et part de sa motte de vase,

Son ventre fait jouer sa lame en dents de peigneQui l’élève du sol et le rend plus dispos,Torpide encore il suit, du pas gourd du crapaud,Son cheminet trop creux pour qu’un rayon s’y baigne.

C’est sa sécurité qui le rend mal ingambe,Mais qu’il soit en éveil sur un croûteux terrain,A même le limon, et brusquement son trainChange en fuite d’éclair l’endormi de sa jambe.

Ingrat pour le climat qui chauffe sa contrée,Fait les germes subtils et fermentés si fort,Il va, se complaisant au brouillardeux qui dortSur les sables moisis et la pierre enterrée.

Ce scorpion, fou du meurtre auquel il se consacre,Resté tout seul d’un tas de ses pareils affreuxQui, fermés dans un trou, se sont mangés entr’eux,A pompé sa couvée au sortir du massacre.

Il pouvait la porter sur son dos, l’élever,Il l’a bue. Et tant mieux ! car il peuple avec rage,Si remultiplié, grouillant, que tout courageDevant tant de venin n’a plus qu’à se sauver.

En goût de ce sang frais dont son suçoir s’humecte,Venant de digérer à peine des petits,Il a, pour recreuser ses profonds appétits,Sa chasse qui s’étend au plus petit insecte.

Donc, épiant, il vague où son humeur l’emporte.Inutiles, ses bras d’anguleuse longueur,Et sa main d’écrevisse, âpre, en forme de cœur,Pour agripper d’un coup charançon ou cloporte…

Non ! c’est avec son dard, mauvais si peu qu’il touche,Visant dans tous les sens, aussi juste que fin,Qu’il pique, foudroyant, le choisi de sa faim,Et puis sa queue en arc le conduit à sa bouche.

Quelqu’un vient, cherchant l’ombre, avant de se coucher,Inspectant, aux aguets, mais précaution vaine !Déjà, sans qu’il s’en doute, a passé dans ses veinesTout le jet venimeux si preste à se lâcher.

Plus de proie en ce lieu, le scorpion déménage,Et lui, l’hôte rampant des masures au frais,Court sur ce sol en feu, le cuisant de si près,Par désir de l’embûche et par soif du carnage.

Voilà qu’un colibri que le soleil allumeL’attaque. Mais le dard se recourbe et l’atteint,Et l’oiseau va finir son trépas clandestinAu bord de la fontaine où se miraient ses plumes.

Or l’immense araignée aux toiles incarnates,Le soir a tendu l’air, terre et cieux ; le scorpion,L’ogre assassin, le monstre empoisonneur espion,Dans sa fatalité, regagne ses pénates.

Mais avant, deux fois noir d’ombre et de sa nuance,Chez l’homme il introduit son attentat savant,Y rentrant comme l’eau, la poussière et le vent,Dont il a la magique et sourde insinuance.

Enfin ! sur ses graviers que l’humidité ronge,Le bon sommeil reprend l’innocent scélérat,Émule en guet-apens du sinistre cobra,Frère en venin sournois de la perfide oronge,

Abominable bête, et pourtant par les flaques,Fileur du songe errant, dans sa manière à lui,Il goûte le silence, il savoure la nuit,Hume comme un encens la vapeur des cloaques.

On ne reproche pas, sans trop la méconnaître,A la cause première un criminel effet.N’est-il pas compensé, le plus de mal qu’il fait,Par tout le plus de bien que peut faire un autre être ?

La nature, par tant d’amour et de beauté,Mérite si fervent l’hommage d’un cœur juste,Qu’elle peut bien, avec un insecte-locuste,Triompher dans l’horreur et la perversité.

96 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les bêtes, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1911· numérisation crcrosnier.fr· Sources