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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les bêtes, 1911

Le canard sauvage

Maurice Rollinat· 66 vers

Sa blessure était trop profonde !Il ne pourra jamais voler.C’est dur ! – mais pour le consoler,Il lui reste la terre et l’onde.

Inapte à changer de pays,Il a fixé son domicileSur une rivière-taillisD’un abord sombre et difficile.

Là, trouvant en sécuritéSon plaisir et sa subsistance,Il se compose une existenceD’une entière tranquilité.

Sa condition d’amphibieLui suffît en ces lieux déserts,Bien qu’il ait encor la lubieDe vouloir monter dans les airs.

Car, malgré sa pauvre aile gaucheInerte et morte, bien souvent,Herbe et feuille sentent le ventDe son aile droite qui fauche.

Il n’a jamais vu jusqu’iciSa rivière gelée ou basse,Le vilain froid noir lui fait grâce,L’affreuse canicule aussi.

Passant, qu’une cane ait l’idéeDe s’arrêter là, par hasard,Elle est bien reçue et repartToujours saillie et fécondée.

Il a gardé, quoique invalide,Bon aspect, fort tempérament :Il est encor vif, et vraimentLa vieillesse le consolide.

Quelques plombs, sans les dépalmer,Avaient meurtri ses pattes vertes :Elles n’en sont que plus alertesEt toujours prêtes à ramer.

Son petit œil rond sur l’eau bleueEst toujours un fidèle espion ;A leur gré, son col, son croupion,Manœuvrent sa tête et sa queue.

Entre le roc et la verdure,Son bec en museau de brochetPioche aussi bien qu’il les piochaitL’onde molle et la terre dure.

Qu’il glisse sur sa grande nappeOu boîte sur le gravier plat,Il est superbe, et quel éclat !Si peu que le soleil le frappe !

Son vieux plumage lisse et fauveResté ferme et dru, montre encor,Des luisants verts-noirs, jaunes d’or,Fondus dans sa teinte gris-mauve.

Là, les mêmes rumeurs moroses.Les mêmes murmures anciens ;A ces bruits, il mêle les siens,Parfois se tait avec les choses.

Si muet dans son indolenceIl se laisse aller sur les bordsQue tout le ravin goûte alorsLa perfection du silence.

Tel il vit : de l’aube à la nuit,Il pêche ou rôdaille. – Aujourd’hui,Ayant peiné pour ne rien prendre,

Il dort dans un petit îlot,Entre ces deux flâneurs de l’eau :Le serpent et la salamandre.

66 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les bêtes, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1911· numérisation crcrosnier.fr· Sources