Les bêtes, 1911
Le chat
Égoïste ombrageux de tout son corps qui vibre,De tout l’instinct si froid qui lui sert de raison,Il vous hante et vous fuit, n’est dans votre maisonQu’un démon familier, lunatiquement libre.
Il vous paye en magique, en luxe, en poésie,Sans jamais abdiquer ses sauvages besoins.Son acceptation de vous et de vos soins ?Gourmandise, intérêt, rapace fantaisie.
Sous sa peau de velours qui recèle du feuEt communique aux doigts des frissons qui les grisent,Il promène élastique, à la fois spectre et dieu,Un fluide dont l’air et l’objet s’électrisent.
Sa vue inspire l’art, solennise l’étude,Et l’ermite s’oublie à le considérer,D’autant plus fascinant qu’il a pour l’encadrerLa vétusté, le deuil, l’ombre et la solitude.
Son mouvement trahit la Fée ou le Génie,Et sa torpeur vous semble un sommeil enchanté,Partout il est la grâce, il est l’étrangeté,Le charme, l’inconnu, le faste et l’harmonie.
Qu’importe ! on lui pardonne astuce et malfaisance,Puisque dans nos logis ce fier prestigieuxDégage de l’énigme et du passé très vieux,Met du surnaturel par sa seule présence.
Il incarne en beauté le mystère sournois,De l’onde ayant l’errant, l’onduleux, l’indolence ;De la femme, les nerfs, le regard, le minois,Avec l’éclair du geste et le pas du silence.
Des ténèbres, sa chère atmosphère, où reluitSon œil, fixe carreau de sa pensée obscure,Il semble rapporter le secret qu’il figure,Rentre au jour avec les allures de la nuit,
Et tandis qu’à ses cris d’amour, jusqu’en votre âmeHurle, grince et gémit toute l’horreur du drame,Son miaulement d’ennui vous caresse le cœur.
Et berceur plus sorcier, avec plus de longueur,Le songe file en vous sa quenouille de gaze,Quand le ronron félin vient en rythmer l’extase.
38 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les bêtes, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1911· numérisation crcrosnier.fr· Sources