Les bêtes, 1911
Les rats
Au vieux grenier cuisantD’où le chat est absent,Le soir d’été descendLanguissant.
Par son chaume en haillonsDardant de beaux rayons,Vaporeux tourbillonsVermillons.
Le grenier dévastéSaigne sa pauvreté,De la rouge clartéTout teinté
Puis, par degrés, gris, vert,Blanc, de moins en moins clair,Son jour meurt et dans l’airBrun se perd.
L’homme ronfle en ses draps,Alors sortent les rats.Aussi fins scélératsQue peu gras.
Grisâtres, bruns et roux,Moustachus peu ou prou,Ils font près de leurs trousDes froufrous.
Guetteurs astucieux,Museau malicieux,Petits pieds, petits yeuxAnxieux,
Queue énorme et d’un rond,Et d’un chauve et d’un long !Par ce temps lourd de plombTous ils vont
Glissant, rampant, par saut,En lézard, en oiseau,En serpent, en crapaud ;C’est qu’il faut.
Puisqu’en train de rongerOn peut les déranger,Veiller, toujours songerAu danger.
Quittant le plancher mûr,Ils courent sur les murs,Les soliveaux obscursJamais sûrs,
Chacun se demandant :Qu’y a-t-il là dedans,Du fer ? soyons prudentsPour nos dents.
Le bois serait plus mou,Mais on en prend dégoût,En grignoter ce bout,C’est beaucoup.
Tant de jeûnes subisLes rendent décrépits,Ils mangent accroupisDes habits,
Puis de méchant papierSi vide à leur gésierNe cessant de veiller,D’épier.
Mais enfin déroidis,Ils reprennent hardisTous leurs instincts mauditsDe bandits.
Parmi fagots tortusEt poussiéreux fétus,Assez leurs cris pointusSe sont tus.
Maintenant, tout de bon,Piaulent ces vagabondsQui dansent, font des bondsFuribonds.
Cela grouille, s’ébat,Ici sur un vieux bât,Là sur un vieux grabatFait sabbat.
L’araignée avec soinRemonte de son coinReste en haut leur témoinDe très loin.
Ils roulent des poinçons,Ils traînent des tessons,Et tout à coup, ils sontDes frissons,
Des éclairs sans éclat,De petits démons plats,En quête çà et làD’un gala.
Ce vacarme qui meurtEt renaît plus frappeurEmplissant la torpeurDe rumeur.
Il a je ne sais quoiD’humain lourd, maladroit,De furtif et de froid.Et l’on croit
Aux bruits se promenantDe voleur tâtonnant,De fous, de revenant,Ricanant.
Mais derrière ce filQui pourrit par trop vil,Comment eux, si subtils,Se fait-il
Qu’ils n’aient pas encor vuDans leur trotte-menuCe mets quasi charnuSi connu
Du cuir de cordonnierEt même de sellier,Des brides, des souliersPresque entiers.
Attablés les voilàPlantant la dent et laGriffe, prenant du plat.Jusque là !
Tout à s’épanouir,A bien se réjouir,Ils ne veulent plus fuirDu bon cuir.
A peine se mouvant,Ils digèrent devant,D’un regard triomphantLe couvant.
Puis, fiers comme pachas,Ils font des entrechatsEn n’ayant plus déjàPeur du chat.
Ils ont raison, leur nuitS’écoule sans ennui,Et la lune reluitAujourd’hui,
Magique en son quartier,Faisant du vieux grenierLe gîte singulierD’un sorcier.
136 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les bêtes, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1911· numérisation crcrosnier.fr· Sources