Les bêtes, 1911
Le chat blanc
Ce majestueux gros chat blanc,A toison laineuse et compacte,Est atteint de la cataracteQui lui donne le pas tremblant.
Il va, d’un air gauche et frileux,Sur les planchers et sur les pierres,Tenant ouvertes ses paupièresEt montrant fixe ses yeux bleus.
Hélas ! il n’y voit pas du tout,Et son vieux maître n’y voit guère,Cependant chacun d’eux naguèreEut des yeux perçants comme un loup.
Ah dame ! ce maître en a soinDe l’angora couleur de neige,Il le gâte, sert et protègeSa fantaisie et son besoin.
Il voulut que l’aller-venirDu matou n’eût aucune gêne,Qu’à l’aise en son ancien domaine,Il pût rôder de souvenir.
Donc, s’il revoyait la clarté,Ce chat trouverait chaque choseConservant sa place et sa pose,Telle qu’avant sa cécité.
D’ailleurs, il garde sa vigueurIntacte comme son adresse,Il a des heures de paresse,Jamais un moment de langueur.
Puis le passé hante à foisonSa bonne mémoire de bête,Il voit lumineux, dans sa tête,Tous les êtres de la maison.
Par lui, leur frôleur familier,Cloisons, tentures sont perçues,Il connaît toutes les issues,Sait le balcon et l’escalier.
Son dirigement, au dehorsComme au dedans, vous émerveille.Son odorat et son oreilleRemplaçant presque ses yeux morts,
Il s’avance et, sans se heurter,Passe d’une pièce dans l’autre,Sur tel lit s’élance et se vautre,A tel meuble va se frotter.
Sentant qu’ici la visionA toujours le même spectacle,Il va, sans redouter l’obstacle,Sûr, bien qu’avec précaution.
A cet endroit qu’il a pensé,Il sonde, il tâte avec sa patteAussi sensible et délicateQu’un bâton d’aveugle exercé.
Raisonnable à force d’instinct,Prudent et sagace, il se guideDans une obscurité liquideOù l’objet lui semble distinct.
Il sort un peu, chasse parfois,Et le grenier qu’il idolâtreEst encor souvent le théâtreDe sa ruse et de ses exploits.
Tel il vit, flâneur carnassier,Contentant sa faim et son somme,Seule société d’un hommeQui l’aime et sait l’apprécier.
Puisses-tu longtemps subsister,Compagnonnage misanthropeD’un chat aveugle et d’un vieux myope,L’un pour l’autre heureux d’exister.
68 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les bêtes, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1911· numérisation crcrosnier.fr· Sources