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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les bêtes, 1911

Soliloque du chat maigre

Maurice Rollinat· 124 vers

Venant de se battre avec une pie,Soliloque tout fier, le grand chat long et sec,Ses coups d’ongles ont eu raison des coups de bec.Voilà ce que dit la bête accroupie :

Si mon poil s’ébouriffe,Sa plume est une chiffe,Et qu’elle se rebiffeJe regriffe.

Mais ce mauvais gibierLà-bas, dans un bourbier,Se traîne estropiéDes deux pieds.

Encore de la gloire !La margot blanche et noireGardera ma victoireEn mémoire.

Je suis maigre un peu trop,Laid, mal fait, bah ! mon trot,C’est l’éclair. J’ai des crocsPas bien gros,

Oui, mais quelle pinçure !Ils creusent la blessureDécochent la morsurePreste et sûre,

Et comme ils sont d’accordPour la fraude et la mortAvec mes ongles fortsEt retors !

Au recoin qui s’enfumeDe vapeur ou de brumeMon œil vert s’accoutumeEt s’allume.

J’entends le bruit nombreuxOu seul, le ténébreux,Le muré, le terreux,Le plus creux.

Je suis souple d’échine,Et toute ma machineEst de bonne origine,J’imagine.

Car, dur comme du fer,Je vis l’été, l’hiver,Par le temps noir ou clairAu grand air.

Sans que la faim sévissePour chasser, j’ai du vice,De ses trous, je dévisseL’écrevisse.

A même le sillonJe prends le papillon,Sur l’arbre l’oisillonFrétillon.

Si courante et si fraîche,La rivière est revêcheA mes pattes, n’empêcheQue j’y pêche.

Tout prêts, mes ongles sontCourbés en hameçon,J’agrippe à ma façonLe poisson.

Mais tel jour se dévideOù, vainement perfide,Je vagabonde avide,Ventre vide.

Vais-je me condamnerTout le soir à jeûner,A nuitamment flânerSans dîner ?

Non pas ! je rentre au gîte.Les gens, je les évite,Cauteleux j’ingurgiteEt pars vite.

Les chats, mes commensaux,Qui, trop lourds pour les sauts,Veulent de fins morceauxSont des sots.

Ils payent l’abondance,De leur indépendance.Sous leur nez, le rat danseSans prudence.

Et gai, le grillon surLa suie, au long du murVa d’un glissement sûr,Craquant dur.

Leurs yeux qui s’émerveillentD’ombres toujours pareillesS’hébètent. Leurs oreillesS’ensommeillent.

N’ayant plus goût au jeuDormir est tout leur vœu,Ils se cuisent au feuPeu à peu.

Cette béatitudeQu’ils ont sans solitudePrend de la servitudeL’habitude.

Il leur faut paresser,Aller sans se presser,Par chacun se laisserCaresser.

A cette vie épaisseToute leur vigueur baisse,Et leur orgueil s’affaisseDans la graisse.

Au contraire, excitéPar la nécessité,Moi je garde fiertéEt santé.

Tout me blesse dans l’hommeMême doux, il m’assomme,Et je le hais en somme.Voilà comme

Je vis : sans foi ni loi,Mangeant n’importe quoiJusqu’à des serpents froidsDans les bois.

Mais, sauvage, ma fibreEn plein espace vibre,Tout l’être en équilibreJe suis libre.

Et là-dessus pas fouJe vais, sachant bien où,Courir le guilledou.Mi-a-ou !

124 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les bêtes, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1911· numérisation crcrosnier.fr· Sources