Les bêtes, 1911
Le grand chat pêcheur
Ichtyophage errant, braconnier jusqu’aux fibres,Il suit rivière ou lac, ruisseaux pleins ou taris,En scrutant les recoins de ses yeux vert-de-gris,Entre l’ajonc qui rêve et le roseau qui vibre.Penché sur l’onde, il sait garder son équilibreEt prend de beaux poissons d’or fauve et d’argent gris,Un peu de toute espèce et de tous les calibres,Mais les vérons lui font ses repas favoris.Vivent les goujons crus ! il les préfère aux fritsQu’il laisse aux tristes chats trop vils pour être libres.En lui-même il s’en veut, se raille, se dénigre,Quand la glace l’oblige à manger des souris.Il lui faut son fretin, sa blanchaille à tout prix !Aussi, l’été venu, chaque jour il émigreAux bons ravins herbus, caillouteux et fleuris,Où tel vieux paysan surprisEn le voyant s’exclame : « Bigre !Allons-nous-en ! Ou me v’là pris !C’grand matou, c’est p’têt’ben un tigre !… »
19 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les bêtes, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1911· numérisation crcrosnier.fr· Sources