Les bêtes, 1911
Le rat d’eau
Le rat d’eau, s’éveillant au tapage des geais,Reparaît sur le bord ; il est d’un noir sans tache ;Deux petites perles de jaisSont ses deux yeux mutins éclairant sa moustache.Il rampe un instant, se recueille,Et puis recommence au hasard,A terre, sur la branche, entre l’herbe et la feuille,Son glissotement de lézard.Pas de zigzags qu’il ne décriveAutour de l’arbre, au bord des eaux,Preste, il descend par les roseaux,Et remonte par la sous-rive.L’aigu de son museau, le prenant de sa griffe,Ses tassements souples, adroits,Font qu’il passe à son gré par des fourrés étroits,Où son poil s’aplatit, s’accroche et s’ébouriffe.Partout il veut s’insinuer,Si furtif, si court dans ses pausesQu’il a vraiment l’air de jouerA cache-cache avec les choses.Mais fatiguée enfin et se croyant bien seule,La bête, entre deux joncs, va se mettre à songer,Quand la loutre apparaît, flottante sans nager,Puis plonge et ressort vite un barbeau dans la gueule.Très chipotière à sa façon,L’ogresse avec lenteur décharné son poisson,Mange la chair et part en laissant tête et queue.Mais le rat d’eau l’a vue et de ces restes làLui, pas fier, se fait un bon platDès le soir, sous la lune bleue.
30 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les bêtes, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1911· numérisation crcrosnier.fr· Sources