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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les bêtes, 1911

Le sphinx

Maurice Rollinat· 57 vers

C’est l’automne qui fait s’éplorer les nuages,Mélancolise l’eau, rend graves les terrains,Et qui, si somptueux avec leurs tons chagrins,Dit le suprême adieu des languissants feuillages.

Déjà l’engoulevent tourne autour des calvaires,Un orage sournois, terne et silencieux,Couve, à peine trahi par le vague anxieuxQui s’épand du ciel bas sur les lointains sévères.

Le soleil a fini d’ensanglanter les teintesDes arbres claquant lourds ainsi que des drapeaux :Le Roi Ténèbres vient, couronné de crapauds,Dans la confusion des formes et des plaintes.

Mais, bénédiction sur l’englouti des choses,Sorcière lumineuse adoucissant la nuit,La lune dont, soudain, l’onde obscure a relui,Pleure ses rayons frais, verts, violets, bleus, roses.

Au même instant fraîchit la campagne sereineOù sont diamantés les profondeurs, les coins,Le vent d’orage meurt, devient ni plus ni moinsQu’un fantôme de bruit, qu’une vapeur d’haleine.

En vain, l’ombre a versé la cendre de ses urnes,Toujours plus, l’astre froid s’éclaircit par degrés ;Jusqu’aux saules pleureurs se dessinent prostrésDans l’émanation des marais taciturnes.

Alors, l’errant secret des lueurs incertaines,Le grand sphinx Atropos prend son lugubre essor,Fauve esprit du trépas par la tête de mortPeinte et comme imprimée au bas de ses antennes.

D’un vieux jardin désert dormant dans la féerie,Il anime l’horreur au gré de son bourdon,Il y règne ! Tout seul, il peuple l’abandonDe ce parc imitant une forêt fleurie.

D’abord, aux larges vols, l’espace le convie,Puis un fouillis l’arrête entre deux noirs étangs.Là, fatal, il a l’air de flotter sur le temps,Glorifiant la mort en menaçant la vie.

L’héliotrope et lui se pâment de vertige,Mainte épine s’évente avec ce tournoyantQui pompe le rosier, ronce aussi, mais ayantUne chair embaumante au fin bout de sa tige.

Le groupe desséché des hauts pavots le hante.En funèbre avec eux, il est à l’unisson,Comme s’il comprenait qu’ici-bas le poisonSert le plus sûrement la mort qu’il représente.

La lune montre aux fleurs le tissu de ses ailes,Moitié d’un jaune éteint, moitié d’un brun fané,Argent, soie et velours, d’aspect si surannéQue la tombe y revoit ses couleurs éternelles.

Enfin, après qu’autour des béantes corolles,Il a flûteusement marmonné des paroles,Le fatidique radieuxS’abat au pied des joncs, boit les larmes des cieuxDans un nimbe de lucioles.

Et la nue, où du bleu lacté se désenterre,Regarde herbe et roseaux, le sphinx et les rayons,Ensemble harmoniser leurs palpitationsAvec la même extase et le même mystère.

57 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les bêtes, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1911· numérisation crcrosnier.fr· Sources