Les bêtes, 1911
Le vieil âne
Sa prunelle qui fut limpideExprime en son vitreux noyéL’accablement stupéfié,La résignation torpide.
Ratatiné de long en large,Très vieux, infirme, il se maintientDans le tourment quotidienDes coups, du jeûne et de la charge.
Sa croix noire sur ses reins grisEst encore des mieux marquées,Mais ses côtes, saillant arquées,Semblent cercler ses flancs meurtris.
Ses fatigues, toujours pareilles,Aujourd’hui, demain, comme hier,Ont fait perdre leur aspect fierA son cou comme à ses oreilles.
Celui-là tortueux se tendVers ses pieds, champignons de corne ;Celles-ci ploient leur longueur morne,Tombent flasques en s’écartant.
Tout à l’aise la mouche pique,La teigne mange à belles dentsSon ventre si creux en dedansQui pend chenu, presque hydropique.
Coudant ses jambes si peu hautes,Il a l’air de crouler. Son dosTout encoché par les fardeauxSe cintre au rebours de ses côtes.
Assurément, il est entier,Mais jamais plus il ne le montreA la femelle qu’il rencontreSur la route ou par le sentier.
Il pleure son ardeur éteintePar son mutisme sépulcral,Ou par un hi-han gutturalQui tient du râle et de la plainte.
Jadis, ses dents à coups égauxRhythmaient son broutement avide,Maintenant sa mâchoire est videEt n’a plus même de chicots.
De son mieux il suce, il tritureHerbe ou grain qu’il ne peut broyer ;C’est à force de la mouillerQu’il avale sa nourriture.
Et tandis que sa tête blancheSe laisse de plus en plus choir,Sa queue est un vain émouchoirDont il ne reste que le manche.
Cette ruine m’intéresse,J’aime ce baudet dévastéEt j’ai pour sa difformitéUne pitié qui la caresse.
Nettement peinte et prononcée,Sa silhouette m’apparaîtEt, comme un cauchemar secret,Est vision dans ma pensée.
Demeuré longtemps sans le voir,Là, par hasard, à l’improviste,En un marécageux coin triste,Je le retrouve enfin ce soir.
Moutons et vaches se rassemblent,Sans paître, il reste éloigné d’eux,Il va d’un boitement hideuxEn cognant ses jarrets qui tremblent.
Ses pieds de devant à la chaîne,Se levant tous deux à la fois,Il saute raide comme en bois,Et puis retombe et se retraîne.
Seul, hélas ! du petit troupeau,Il s’appareille à la ravine,Montrant ses rocs sous son épine,Comme lui, ses os sous sa peau.
Tout le lugubre de l’endroitEn cet infortuné s’incarne,Sa forme encore se décharneAvec la clarté qui décroît.
Spectral sur l’ombre déjà noire,Maudit, sinistre, à l’abandon,Il rampe affreux près du chardonTrop impossible à sa mâchoire.
Et l’horreur me prend à la fin,Je me sens l’âme épouvantéePar cette maigreur qu’ont sculptéeLe temps, le travail et la faim.
En frémissant je me retire ;Dans la nuit, la brume et le vent,Me suit le squelette vivantDe la pauvre bête martyre.
88 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les bêtes, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1911· numérisation crcrosnier.fr· Sources