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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les bêtes, 1911

Les guêpes

Maurice Rollinat· 56 vers

De tout parfum errant, voulant toujours s’instruire,Elles cherchent la fleur qui vient de l’engendrer,Y vont pour la respirer,Les fourmis pour la détruire.

Pas trop matineuses, les guêpesRentrent à leur cireux manoirDès que la nuit au voile noirSur la nature étend son crêpe.

Mais avec l’astre roi, la flore des rivages,Les fleurettes des bois, les plantes du rocher,Attirent par essaims ces abeilles sauvagesQue l’apprivoisement ne peut pas enrucher.

Lorsque la terre épand ses vertes banderollesOù la chair végétale est fille du soleil,Elles ont festin double, aromal et vermeil,Pompent le sang des fruits et l’âme des corolles,

Surtout l’automne, autour des hottes, des corbeillesQu’allument les raisins embrasés de rayons,Elles arment leur vol de prestes aiguillonsQui les font, en venin, grandes sœurs des abeilles.

Mais dans les jardins clos si leur passage vibre,C’est pour être aussitôt fou, fugace, emportéAux recoins toujours neufs d’espace illimité,Dans le loisir errant du bourdonnement libre.

Elles viennent et vont, s’arrêtent, retourniquent,Dans ces bons vieux ormeaux, chênes et châtaigniers,Labyrinthes moussus, dédales renfrognés,A couloirs ténébreux, frais, qui se communiquent.

Toutes ces cavités, les basses et les hautes,Où couve en son travail le morne ennui du temps,En des bois vermoulus, champignonneux, suintants,Récèlent, engourdis, de mystérieux hôtes.

Il arrive qu’ainsi telle énorme vipèreMontre aux guêpes, soudain, son pelotonnement,Puis ce sont deux hiboux côte à côte dormant,Tout au pied, un crapaud et quelquefois la paire.

Fuyant la toile ronde étroitement tissueOù se pend l’araignée au fin bout de son fil,Leur prudence conduit leur tâtement subtilQui craint qu’un rat mulot ne garde leur issue.

Le suc de chaque fleur, malgré leur jeu futile,Est à peine flairé par elles qu’il est bu.C’est pour l’art, pour le seul plaisir que leur tribuDans les trous d’arbre accroît tant de miel inutile.

Qu’à se multiplier, les mouches socialesVivent dans des vergers et sous des toits pointus,Elles, que mènent seuls leurs caprices têtus,Célèbrent dans les bois leurs fêtes nuptiales.

Hélas ! on les entend frappoter aux croisées,Un coup méchant les broie à l’angle du carreau,Qu’importe ! Elles ont eu tant de bonheur en trop,Tant de sauvage extase avant d’être écrasées !

D’ailleurs, si les humains sont leurs mauvais génies,Leur voltigeant désir est le choyé du ciel ;Et, s’allaitant des fleurs, sur leur couche de miel,Par la nature encore leurs larves sont bénies.

56 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les bêtes, Paris, G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 1911· numérisation crcrosnier.fr· Sources