Paysages et Paysans, 1899
Le Pêcheur d’écrevisses
Nez plat, grosse bouche en fer d’âne,Et, sous les pommettes deux creuxDans un long visage cireux,Tout en menton et tout en crâne ;
Glabre, sec et la peau ridée ;Un petit œil vif et louchon ;Une jambe en tire-bouchon,L’autre racornie et coudée ;
Boitant, mais de telle manièreQue, d’un côté marchant plus bas,Il avait l’air, à chaque pas,D’entrer un pied dans une ornière.
Les bras tombant à la rotuleAvec une très courte main :Tel était le pauvre Romain,Mon visiteur du crépuscule.
Ce gars pêchait des écrevissesDans tous les ruisseaux du ravin.Le goût du tabac et du vinÉtait la plus grand de ses vices.
À qui lui parlait blonde ou bruneIl disait de son ton drôlet :« Faut croir’ que je n’ suis pas si laidPuisque j’en trouve encor quéq’s unes. »
Ce maigre infirme, à jeun, comme ivre,Rôdaillait le jour et la nuit…Et, quand on marchait avec lui,On avait du mal à le suivre.
S’il avait une ample capture,Le soir, annoncé par mes chiens,Il m’arrivait, criait : « J’en viens !J’ vous apport’ de la nourriture. »
Exhalant des senteurs de fosses,Il dépliait son grand mouchoirPlein de bêtes, me faisait voirQu’elles étaient vives et grosses.
Je lui donnais un coup à boire,Et, ça dépendait, deux et trois !…Il buvait, tenant à dix doigtsSon verre comme un saint-ciboire.
Alors, sa pauvre face exsangue,Prenant un petit ton vermeil,Il disait : « C’est du jus d’ soleil ! »En faisant cliqueter sa langue.
« Ah ! c’est ça qui donn’ de l’organe !À présent, j’ chant’rais jusqu’à d’main.Mais non, faut que j’renfil’ mon chʼmin,Sur trois jamb’s, en comptant ma canne ! »
Dans son vaste mouchoir, le même,Il nouait serré son argent,Grognait : « J’ m’ennuie en voyageant,J’ demeur’ loin, et ça fait si blême !
Où q’ ya l’ paquet ? j’ vous prends un’ chique,Ça m’ ravigot’ra l’estomac ! »Il partait, mâchant son tabac,En chantant un fredon bachique.
Un beau jour, je priai mon hommeDe me raconter sa façonDe pêche. « À vous qu’ êt’ bon garçon,Fit-il, j’ vas vous dir’ ça tout comme :
Et d’abord, le mond’ d’ordinaireFont d’ l’écrevisse un poisson… bah !De c’te rac’ là, ça n’en est pas,Pas plus q’ moi d’ cell’ des millionnaires !
L’écreviss’, par sa têt’, sa queue,Ses yeux sortis, ses poils tout droits,L’ glissant d’ ses patt’, l’ serrant d’ ses doigts,Par sa peau dure, noire et bleue,
Sauf qu’elle aim’ l’eau, c’est un insecteQui r’semb’ à ceux qu’on voit dans l’ corpsDes crapauds et des lézards morts.Ah ! c’est amateur de c’ qu’ infecte !
Eh ben ! pourtant, moi, qui la pêche,J’ peux m’en vanter, l’ mieux du canton,J’ me sers jamais d’ têt’ de mouton,Qu’ell’ soit pourrie ou qu’ell’ soit fraîche.
Avec ça faut un tas d’affaires,D’ la ficell’, des engins d’ cordier,Et des sous ? quand il faut payer,C’est rar’ chez un qui n’en a guères.
Vous allez voir ! j’ vas en rapines,Et j’ me coup’ dans quéq’ bon buissonUn fagot, un vrai hérissonSi tell’ment qu’il a des épines !
Partout, j’y mets d’ la peau d’ grenouille,À l’eau j’ le jette, et puis ça yest !Laissez fair’ ! je n’ suis pas inquiet :J’ sais que j’ reviendrai pas bredouille.
Mais, c’est d’un travail qu’est pas mince ;Aussi vrai que j’ m’appell’ Romain,L’ meilleur, c’est d’ pêcher à la main.Dam’ ! faut s’ méfier ! pac’ que ça pince.
D’ailleurs, moi, j’ai fait l’ sacrificeD’ mes dix doigts. Les morsur’ qu’i’s ontC’est peu d’ chos’ ! Oui ! mais, pac’ qu’i’ sontAussi malins q’ les écrevisses.
En douceur, j’ les surprends, j’ les d’vine,J’ sais où qu’a s’ tienn’, les joints d’ rocher,Les renfoncis où j’ dois chercher,Et l’habitud’ rend la main fine,
Aut’fois, est-c’pas ? — i’ faut qu’on s’ forme !— J’ n’y voyais pas clair par les doigts,J’ prenais des serpents — oh ! q’ c’est froid !— Ma main r’connaissait pas un’ forme.
Oui ! mais à présent, l’ Diab’ me rompe !Mes doigts ont des yeux pas berlus,J’ les serr’ sur l’écreviss’, pas plus !Et n’ya pas d’ danger que j’ me trompe.
Qui q’ ça fait q’ j’aye un’ jamb’ trop basse ?Au contrair’, j’ai moins à m’ courber,Et, quand i’ m’arriv’ de tomber,Les rochers m’ connais’ : i’ m’ ramassent.
Et puis, voulez-vous que j’ vous dise ?J’ s’rais pas infirm’, ça s’rait l’ mêm’ jeu ;Je m’ plais trop dans c’ qu’a fait l’ bon Dieu,Y flâner, c’est ma gourmandise ! »
Âme inculte, mais nuancée,Cœur de soleil et de brouillard,Errant poète du regard,De l’oreille et de la pensée,
Il les comprenait suivant l’heureLes paysages qu’il vivait,Et, dans la nature, il savaitCe qui parle, rit, chante ou pleure.
Au fond de leurs gorges désertesIl aimait ses ruisseaux obscursQui glougloutaient, pierreux et purs,Sous des arceaux de branches vertes.
Leur mystère était son royaumePar lui si tendrement hantéQu’il avait l’air en véritéD’en être l’âme et le fantôme.
À présent, il dort sous les saules.Ce coteau, tant de fois grimpé,Dans une boîte à pan coupé,Il l’a gravi sur des épaules.
Et, tous mes regrets sur sa tombeOffrent un hommage ferventAu pauvre être que, si souvent,J’évoque, lorsque la nuit tombe.
140 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Paysages et Paysans, Paris, BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER, EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 1899· numérisation poesies.net· Sources