Les Musardises, 1893· II Incertitudes
XIII. Le cauchemar
Nous étions prisonniers‖ entre les quatre mursD'une bibliothèque‖ aux fenêtres grilléesEt d'où nous entendions‖ sonner, rythmés et durs,Des coups toujours suivis‖ d'un long bruit de feuillées.
On abattait les bois‖ autour de la prison ;Et, sans cesse, parmi‖ la pénombre des branches,Infligeant aux forêts‖ de grands trous d'horizon,La hache bleue avait‖ des promptitudes blanches.
L'aubier meurtri rendait‖ un déchirant parfum ;Et les hauts bûcherons‖ triomphaient de leur forceQui savent, en deux coups,‖ faire, sur un tronc brun,La blessure gommeuse‖ aux deux lèvres d'écorce.
Et, sans cesse, à travers‖ les barreaux, nous voyionsUn arbre ouvrir les bras‖ dans l'or de la fenêtre,Tournoyer comme pour‖ s'accrocher aux rayons,Et tomber. L'if tombait.‖ L'orme tombait. Le hêtre
Tombait. Des voix criaient :‖ « Abattez le noyer !Coupez le cèdre auguste‖ où passe le vent libre !Car il nous faut du bois,‖ du bois pour le broyer,Du bois pour qu'on le râpe‖ et pour qu'on le défibre ! »
Ces cris se distinguaient‖ dans l'innombrable cri :« Pour chaque arbre abattu‖ j'offre un billet de banque !Abattez les forêts —‖ car tout le monde écrit,Le papier va manquer !‖ Le papier manque ! Il manque,
« Car le nombre croissant‖ des écrivains profonds,Puissants, probes, nouveaux,‖ sincères, purs, utiles,Devient supérieur‖ au nombre des chiffonsQue trouvent les crochets‖ dans l'ordure des villes !
« Puisque le haillon manque‖ aux boîtes du préfet,Abattez, bûcherons,‖ tous les arbres en hâte !Et qu'on mette leur bois‖ en pâte, puisqu'on faitDu bon papier avec‖ le bois qu'on met en pâte ! »
Et pour mieux faire à l'arbre‖ une entaille en biseau,Les bûcherons crachaient‖ dans leurs mains des salives ;Et quand l'arbre tombait,‖ parfois un nid d'oiseauÉparpillait au loin‖ cinq petites olives.
Et tandis que des chars‖ emportaient ces piliersDont la longueur traînante‖ aux chemins se profane,On entendait crier‖ des ordres singuliers :« Mêlez le carbonate‖ avec la colophane !
« Au travail ! L'atmosphère‖ est à deux cents degrés !Cylindrez ! Calandrez !‖ Couchez ! Mettez en colle !Pour défibrer le bois‖ nos meules sont en grès !Vite ! Le monde écrit‖ comme une immense école !
« Quand passent deux passants,‖ soyez sûr que dans l'unUn Montaigne est éclos,‖ ou va, dans l'autre, éclore.C'est pourquoi, préparez‖ la fécule et l'alun !Neutralisez avec‖ des sulfites le chlore ! »
Et d'autres voix criaient :‖ « Le papier manque ! Il fautQue, craquant à la place‖ où la hache l'échancre,Le cèdre se décide‖ à tomber de son hautAfin que nous puissions‖ utiliser notre encre !
« La page de ce soir,‖ sur quoi l'écrirons-nous ? »Et, la hache à leurs troncs‖ faisant une jointure,Les cèdres fléchissaient‖ comme de grands genoux.— Et la journée avait‖ sa page d'écriture.
Et les rois, les ténors,‖ les banquiers, les tailleurs,Tous griffonnaient leur page,‖ — et même les poètes !Comme s'il se pouvait‖ que des strophes ailleursQue sur l'onde et le sable‖ aient jamais été faites !
« Fabriquer du papier,‖ c'est là l'essentiel !Puisqu'il est des auteurs‖ de quoi couvrir la terre,Il nous faut du papier‖ de quoi vêtir le ciel ! »C'est ainsi que criaient‖ des voix. Et le mystère,
La fraîcheur, le parfum,‖ l'ombre, l'asile, l'eau,S'en allaient avec l'arbre.‖ Et l'on criait : « Il sembleQue l'on puisse employer‖ le tremble et le bouleau ! »Et le bouleau tombait,‖ abattu sur le tremble !
« Les sapins sont très bons !‖ » Cylindre et laminoirAvalaient les sapins‖ qu'ils rendaient dans des cuves ;Les sapins sortaient blancs‖ qui venaient d'entrer noirs ;Et le grand vent des monts‖ ne portait plus d'effluves !
« Les peupliers‖ sont excellents ! » Les peupliersTombaient en frissonnant‖ de leurs longues échines,Et puis, broyés, blanchis,‖ lissés, coupés, pliés,S'envolaient en journaux‖ des ardentes machines !
« A cause de ses fleurs‖ gardez l'acacia ! »Ont, dans l'acacia,‖ gémi les tourterelles.Mais les femmes voulant‖ écrire, on le scia,Et l'arbre en fleurs devint‖ trois cahiers blancs pour elles !
Et les femmes faisaient‖ leur livre. Et les enfantsFaisaient leur petit livre.‖ Et c'est pourquoi, par troupes,On voyait s'échapper‖ des biches et des faonsDu bois où sombrement‖ l'on pratiquait des coupes.
Et tandis que les bois‖ allaient se dépeuplant,Sans cesse on entendait‖ mille plumes hâtivesGrincer au premier plan,‖ tandis qu'au second planContinuellement‖ ronflaient les rotatives.
Eux-mêmes — car ceci‖ se passait en des tempsOù tout ce qui venait‖ du livre était la gloire ! —Afin qu'on parlât d'eux,‖ les arbres palpitantsDésiraient la cognée‖ et voulaient la doloire !
Les beaux arbres disaient —‖ car ces temps furent tels — ;« Il est beau d'être beau,‖ mais il faut qu'on le sache !Émigrons dans les vers‖ afin d'être immortels !Oui, tomber dans Ronsard‖ vaut bien un coup de hache ! »
Et comme la nature‖ et ses vertes beautésRendaient tous les humains‖ impatients d'écrire,Les arbres s'écroulaient‖ afin d'être chantés,Les bois disparaissaient‖ pour qu'on pût les décrire !
Et, bois inspirateurs,‖ bois pleins de souffles, boisDont Jeanne d'Arc disait,‖ en parlant à ses juges :« Si j'étais dans les bois‖ j'entendrais bien mes voix ! »Ainsi vous périssiez,‖ solitudes, refuges !
Nous, pourtant, nous lisions,‖ penchés sur des bureaux ;Et quand d'un livre ouvert‖ nous levions le visage,Nous n'apercevions plus‖ à travers les barreauxQue deux ou trois forêts‖ au fond du paysage !
Et plus on écrivait,‖ et plus on imprimait,Plus les quatre parois‖ s'épaississant de livres,Automatiquement‖ sur nous se refermaitLa chambre où des mots creux‖ nous tenaient lieu de vivres.
Mais, sans même observer‖ qu'elle se resserrât,Tout joyeux d'habiter‖ la ratière livresque,Chacun de nous passait,‖ selon ses goûts de rat,Du lard scientifique‖ au sucre romanesque.
Et toujours, lentement,‖ sûrement, par milliers,Les volumes venaient‖ s'ajouter aux volumes,Toujours, tous les brochés‖ à tous les reliés,Tous ceux que nous lirons‖ à tous ceux que nous lûmes !
Et n'ayant que leurs noms,‖ jamais, de différents,Histoires sur romans,‖ et romans sur poèmes,Ils triplaient, quadruplaient‖ et quintuplaient leurs rangs,Faisant toujours semblant‖ de n'être pas les mêmes !
Et plus s'élargissaient‖ les horizons dehors,Plus la prison, dedans,‖ se rétrécissait, commeSi, frappant tous ces coups,‖ donnant tous ces efforts,L'homme ne travaillait‖ que pour étouffer l'homme !
Et mangeant peu à peu‖ l'espace tout entierDans lequel la lecture‖ épuisait nos fantômes,Les murs ne nous laissaient‖ maintenant qu'un sentierOù nous courions encore‖ en compulsant des tomes !
Il n'y avait plus rien‖ dehors qu'un pays plat.Rien ne méritait plus,‖ dans l'aride nature,Ni qu'on le respirât,‖ ni qu'on le contemplât :Tout était devenu‖ de la littérature !
A peine restait-il‖ des bois vendus sur piedCes brindilles qu'au soir,‖ fagolier, tu recueilles :Tous les arbres étaient‖ devenus du papier ;On trouvait des feuillets‖ quand on cherchait des feuilles !
Les papetiers vendaient‖ les bois aux imprimeurs.Sitôt qu'un petit homme‖ avait offert un chèque,Une forêt tombait‖ en murmurant : « Je meurs ! »Et les murs avançaient‖ dans la bibliothèque !
Mais voici que, surpris‖ par le progrès des murs,Nous vîmes tout d'un coup‖ qu'entre ces murs, nos têtesAllaient, en s'écrasant‖ comme des fruits trop mûrs,Rendre leur pauvre jus‖ de mots et d'épithètes !
Nous connûmes trop tard‖ les immenses regrets.Le livre même en eut‖ pour ce qu'on assassine.« Dieux ! que ne suis-je assise‖ à l'ombre des forêts ! »Soupira vainement‖ la Phèdre de Racine.
On entendit gémir‖ le grand vers de Hugo :« Les pourpres du couchant‖ sont dans les branches d'arbre ! »Les branches n'étaient plus,‖ ô pourpres, qu'un fagot,Et vous faisiez mentir‖ l'alexandrin de marbre !
Alors, près de mourir,‖ lorsque le dernier boisJeta la dernière ombre‖ au bord d'une prairie,Nous comprîmes soudain,‖ pour la première fois,Que nous avions vécu‖ dans une librairie ;
Que les arbres d'avril‖ et que les fleurs de maiAvaient en vain passé‖ devant nos âmes closes ;Car nous n'avions rien vu,‖ rien connu, rien aimé,Que l'image du monde‖ et le portrait des choses !
Nous criâmes d'horreur ;‖ et pâles, voulant fuir,Nous visitions les murs,‖ nous cherchions les fenêtres,De ces mains qui n'avaient‖ caressé que du cuir,De ces yeux qui n'avaient‖ adoré que des lettres !
Nous comprîmes, pendant‖ qu'entraient dans notre chairLe maroquin rugueux‖ ou le vélin jaunâtre,Et la douceur de vivre‖ et la beauté de l'airQue chantait au lointain‖ l'ignorance d'un pâtre !
Nous criâmes d'amour,‖ quand craquèrent nos os,Vers le soleil couchant‖ dont s'allongeaient les cuivres,Et, les livres des murs‖ s'étant touchés du dos,Nous fûmes écrasés‖ entre des dos de livres !
1891.
Versification
- Forme
- 44 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 44(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6=6
- Strophes
- 44 quatrains
- Mots à la rime
- a murs / durs masculine, classiqueb grillées / feuillées féminine, classiquea prison / d'horizon masculine, classiqueb branches / blanches féminine, classiquea parfum / brun masculine, classiqueb force / d'écorce féminine, classiquea voyions / rayons masculine, classiqueb fenêtre / hêtre féminine, classiquea noyer / broyer masculine, classiqueb libre / défibre féminine, classiquea cri / écrit masculine, non classiqueb banque / manque féminine, classiquea profonds / chiffons masculine, classiqueb utiles / villes féminine, classiquea préfet / fait masculine, classiqueb hâte / pâte féminine, classiquea biseau / d'oiseau masculine, classiqueb salives / olives féminine, classiquea piliers / singuliers masculine, classiqueb profane / colophane féminine, classiquea degrés / grès masculine, classiqueb colle / école féminine, équivalentea l'un / l'alun masculine, classiqueb éclore / chlore féminine, classiquea faut / haut masculine, classiqueb l'échancre / encre féminine, classiquea l'écrirons-nous / genoux masculine, classiqueb jointure / d'écriture féminine, classiquea tailleurs / ailleurs masculine, classiqueb poètes / faites féminine, classiquea l'essentiel / ciel masculine, classiqueb terre / mystère féminine, classiquea l'eau / bouleau masculine, classiqueb semble / tremble féminine, classiquea laminoir / noirs masculine, classiqueb cuves / d'effluves féminine, non classiquea peupliers / pliés masculine, classiqueb échines / machines féminine, classiquea l'acacia / scia masculine, classiqueb tourterelles / elles féminine, classiquea enfants / faons masculine, classiqueb troupes / coupes féminine, classiquea dépeuplant / plan masculine, classiqueb hâtives / rotatives féminine, non classiquea temps / palpitants masculine, classiqueb gloire / doloire féminine, classiquea tels / immortels masculine, classiqueb sache / hache féminine, classiquea beautés / chantés masculine, classiqueb d'écrire / décrire féminine, classiquea bois / voix masculine, classiqueb juges / refuges féminine, classiquea bureaux / barreaux masculine, classiqueb visage / paysage féminine, classiquea imprimait / refermait masculine, classiqueb livres / vivres féminine, classiquea resserrât / rat masculine, classiqueb livresque / romanesque féminine, classiquea milliers / reliés masculine, classiqueb volumes / lûmes féminine, classiquea différents / rangs masculine, classiqueb poèmes / mêmes féminine, classiquea dehors / efforts masculine, classiqueb comme / l'homme féminine, classiquea entier / sentier masculine, classiqueb fantômes / tomes féminine, classiquea plat / contemplât masculine, classiqueb nature / littérature féminine, équivalentea pied / papier masculine, classiqueb recueilles / feuilles féminine, classiquea imprimeurs / meurs masculine, non classiqueb chèque / bibliothèque féminine, classiquea murs / mûrs masculine, classiqueb têtes / d'épithètes féminine, classiquea regrets / forêts masculine, classiqueb assassine / Racine féminine, classiquea Hugo / fagot masculine, classiqueb d'arbre / marbre féminine, classiquea bois / fois masculine, non classiqueb prairie / librairie féminine, classiquea mai / aimé masculine, classiqueb closes / choses féminine, classiquea fuir / cuir masculine, classiqueb fenêtres / lettres féminine, équivalentea chair / l'air masculine, classiqueb jaunâtre / pâtre féminine, classiquea os / dos masculine, classiqueb cuivres / livres féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.3
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
176 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Musardises, E. Fasquelle (Paris), 1911· numérisation gallica.bnf.fr· Sources