Les Musardises, 1893· III La maison des Pyrénées
XIX. Le mendiant fleuri
Il n'est pas du pays.‖ D'où peut-il être ?… d'où ?On ne sait pas. C'est un‖ mystérieux bonhomme.Sur le bord du chemin‖ parfois il fait un somme.Il porte un vieux chapeau‖ qui paraît être — commeCeux que portent les champignons —‖ en amadou.Eut-il un nom ? Lequel ?‖ On l'ignore. On le nommeLe Mendiant Fleuri. C'est tout.
Il a cette folie,‖ il a cette jolieFolie : il se fleurit.‖ Il se déguise en Mai.Son chapeau d'amadou‖ porte un phlox pour plumet.Dès qu'il découvre un trou‖ dans sa veste, il y metDu lilas, un pavot.‖ Si c'est une folie,Cet affreux vagabond‖ des routes se permetLa même que vous, Ophélie !
Cet homme a des crocus‖ aux plis de ses lambeauxComme les champs en ont‖ aux creux de leurs ornières.A ses poches il a‖ des touffes printanièresComme les bois en ont‖ aux seuils de leurs tanières.Au lieu des vieux boutons‖ de corne, il a, plus beaux,Des boutons d'or. Au lieu‖ des pailles coutumières,Il a du thym dans ses sabots.
Il reprise sa cape‖ en ajonc qui s'accroche,Reborde un vieux revers‖ avec des serpolets,Pique de la tremblette‖ aux fentes des ourlets,Enrichit de bleuets‖ roses et violetsSa pauvre barbe dont‖ le chanvre s'effiloche ;Puis, fume, luxueux,‖ parmi tous ces bleuets,Une pipe d'aristoloche !
Qu'il est beau quand il va‖ de maison en maison,Chamarré d'herbe-aux-gueux,‖ d'airelle et de spargoutte !La flore du moment‖ sur lui frissonne toute.Qu'il est beau quand il passe,‖ en fleurs, et qu'il s'ajoute,Comme un calendrier‖ vivant, à l'horizon !De sorte qu'il suffit‖ de le voir sur la routePour savoir quelle est la saison !
Il réussit parfois‖ des toilettes charmantes.Je lui connus un col‖ d'aspérule, un camailDe scabieuse ayant‖ un chardon pour fermail.Qu'il est beau quand il va‖ de portail en portail,Et que, chargé‖ de coquelourdes et de menthes,On le voit, rouge et vert‖ comme un saint de vitrail,Passer dans les herbes fumantes !
O bizarre bonhomme,‖ ô vagabond falot,Misère dont toujours‖ embaumait le passage,Vieillesse où le muguet‖ attachait un grelot,O Mendiant Fleuri,‖ gueux parfumé, fou, sage !
Brave pauvre, qui, loin‖ d'être un pauvre honteux,Marques la déchirure‖ avec une jonquille,On t'est reconnaissant,‖ presque, d'être boiteux,Tant la guirlande est belle‖ autour de ta béquille !
Cynique éblouissant,‖ héroïque et finaud,Je ne saurais assez‖ préférer, quand j'y pense,Tes courageuses fleurs‖ au facile tonneau,Diogène charmant‖ de nos routes de France !
Inconscient donneur‖ d'une grande leçon,Merci, fou gracieux,‖ poète et philosophe,D'oser, sous le soleil,‖ enseigner la façonD'accommoder de fleurs‖ les restes de l'étoffe !
Il nous apprend, ton humble‖ et rustique talent,Ce qu'on peut faire avec‖ quelques fleurs, quelques-unes !Alors, pourquoi traîner‖ sa vie en étalantDes misères, des trous,‖ des tares, des lacunes ?
Pourquoi ne pas avoir‖ un iris au chapeauQu'on tend vers le passant —‖ ou qu'on tend vers la gloire ?Ah ! Mendiant Fleuri,‖ quand rentre le troupeau,Ils font bien, les bergers,‖ de te verser à boire !
Que ton moyen me plaît !‖ Tous mes accrocs d'hierVont aujourd'hui, du moins,‖ servir à quelque chose.Si lu fais le faraud,‖ moi je ferai le fier.Ton gilet a son lys ?‖ Mon cœur aura sa rose !
J'ai compris qu'il ne faut,‖ qu'on ne peut, qu'on ne doitPrésenter au prochain‖ nulle image cruelle,Puisqu'on n'a qu'à rouvrir‖ sa blessure du doigtPour y mettre la fleur‖ qui va la rendre belle !
Bonhomme, j'ai compris‖ qu'il faut être coquetDe sa blessure, au lieu‖ que d'en être malade,Et que même, parfois,‖ pour y mettre un bouquet,Il convient d'élargir‖ la simple estafilade.
On n'a plus peur de rien‖ lorsqu'on prend ce parti.Et l'on acquiert bientôt‖ la grâce, et la manièreD'être reconnaissant‖ au buisson qui, gentil,Pour la fleur qu'il vous tend‖ vous fait la boutonnière !
Dès qu'on est décousu‖ par un poignard nouveau,Il faut en profiter‖ pour se fleurir encore.Plus on est malheureux,‖ plus on doit être beau !Faisons tous nos malheurs‖ en corolles éclore !
Servons-nous du malheur.‖ — Un jour, un jardinierM'a dit cette parole‖ ingénue et profonde :« Si Job avait planté‖ des fleurs sur son fumier,Il aurait eu les fleurs‖ les plus belles du monde ! »
1891.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 6(abbbaba) 12(abab)
- Mètre
- Alexandrins surtout (84 de 12, 6 de 8)· profil 8, 6=6
- Strophes
- 12 quatrains, 6 septains
- Mots à la rime
- a d'où / amadou / tout masculine, classiqueb bonhomme / somme féminine, classiquec comme / nomme féminine, classiquea jolie / folie / Ophélie féminine, non classiqueb Mai / plumet / met / permet masculine, classiquea lambeaux / beaux / sabots masculine, non classiqueb ornières / printanières féminine, classiquec tanières / coutumières féminine, classiquea s'accroche / s'effiloche / d'aristoloche féminine, classiqueb serpolets / ourlets masculine, classiquec violets / bleuets masculine, classiquea maison / l'horizon / saison masculine, classiqueb spargoutte / toute féminine, classiquec s'ajoute / route féminine, classiquea charmantes / menthes / fumantes féminine, classiqueb camail / fermail masculine, classiquec portail / vitrail masculine, classiquea falot / grelot masculine, classiqueb passage / sage féminine, classiquea honteux / boiteux masculine, classiqueb jonquille / béquille féminine, classiquea finaud / tonneau masculine, classiqueb pense / France féminine, classiquea leçon / façon masculine, classiqueb philosophe / l'étoffe féminine, classiquea talent / étalant masculine, classiqueb quelques-unes / lacunes féminine, classiquea chapeau / troupeau masculine, classiqueb gloire / boire féminine, classiquea d'hier / fier masculine, non classiqueb chose / rose féminine, classiquea doit / doigt masculine, classiqueb cruelle / belle féminine, classiquea coquet / bouquet masculine, classiqueb malade / estafilade féminine, classiquea parti / gentil masculine, classiqueb manière / boutonnière féminine, classiquea nouveau / beau masculine, classiqueb encore / éclore féminine, classiquea jardinier / fumier masculine, classiqueb profonde / monde féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.4
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
90 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Musardises, E. Fasquelle (Paris), 1911· numérisation gallica.bnf.fr· Sources