Les Mois, 1779· Les mois d’été
Août
IL renaît triomphant‖ le mois, où nos guéretsPerdent les blonds épis,‖ dont les orna Cérès ;Il fait reluire aux yeux‖ de la terre étonnéeLes plus belles des nuits,‖ que dispense l’année.Que leur empire est frais !‖ Qu’il est doux ! Qu’il est pur !Qui jamais vit au ciel‖ un plus riant azur ?Pour inviter ma muse‖ à prolonger sa veille,Il étale à mes yeux‖ merveille sur merveille.
À PEINE est rallumé‖ le flambeau de Vénus,Qu’en foule, à ce signal,‖ les astres revenusApportent à la nuit‖ leur tribut de lumière :L’amoureuse Phébé‖ s’avance la première,Et le front rayonnant‖ d’une douce clarté,Dévoile avec lenteur‖ son croissant argenté.Ah ! Sans les pâles feux,‖ que son disque nous lance,L’homme, errant dans la nuit,‖ en fuiroit le silence ;Et tel qu’un jeune enfant,‖ que poursuit la terreur,Foible, il croiroit marcher‖ environné d’horreur.Viens donc d’un jour à l’autre‖ embrasser l’intervalle,Ô lune ! ô du soleil‖ la sœur et la rivale !Et que tes rais d’argent,‖ par l’onde réfléchis,Se prolongent en paix‖ sur les côteaux blanchis.
JE veux à ta clarté,‖ je veux franchir l’espace,Où se durcit la grêle,‖ où la nège s’entasse ;Où le rapide éclair‖ serpente en longs sillons ;Où les noirs ouragans,‖ poussés en tourbillons,Font siffler et mugir‖ leurs voix tempêtueuses,D’où s’échappe la foudre‖ en flèches tortueuses :J’oserai plus. Je veux‖ par-delà tous les cieux,Je veux encor pousser‖ mon vol ambitieux ;Traverser les déserts,‖ où pâle et taciturne,Se roule pesamment‖ l’astre du vieux Saturne ;Voir même au loin sous moi‖ dans le vague nagerDe la comète en feu‖ le globe passager ;Ne m’arrêter qu’aux bords‖ de cet abyme immense,Où finit la nature,‖ où le néant commence ;Et de cette hauteur‖ dominant l’univers,Poursuivre dans leurs cours‖ tous ces orbes divers,Ces mondes, ces soleils,‖ flambeaux de l’empirée,Dont la reine des nuits‖ se promène entourée.
J’ARRIVE. De clartés‖ quel amas fastueux !Quels fleuves, quels torrens,‖ quels océans de feux !Mon ame, à leur aspect‖ muette et confondue,Se plongeant dans l’extase,‖ y demeure perdue.Et voilà le succès‖ qu’attendoit mon orgueil,Insensé ! Je croyois‖ embrasser d’un coup-d’œilCes déserts, où Newton,‖ sur l’aîle du génie,Planoit, tenant en main‖ le compas d’Uranie ;Je voulois révéler‖ quels sublimes accordsPromènent dans l’éther‖ tous les célestes corps,Et devant eux s’abyme‖ et s’éteint ma pensée !
TOI, l’orgueil d’Albion,‖ toi, par qui fut tracéeL’éternelle carrière,‖ où de feu couronnésRoulent ces rois des airs,‖ l’un par l’autre entraînés,Newton, placé si loin‖ de la foiblesse humaine,Toi seul as pu des cieux‖ sonder tout le domaine !Par de folles erreurs,‖ les mortels avant toiAvoient de l’univers‖ défiguré la loi.Tu paroîs ; et soudain‖ tous les cieux t’appartiennent :Les mondes à ta voix‖ s’éloignent et reviennent,Vers un centre commun‖ sans relâche emportés,De ce centre commun‖ sans relâche écartés.
QUE ton systême est vaste‖ et simple tout ensemble !Ta haute intelligence‖ y combine, y rassembleTout ce que l’empirée‖ étale de grandeurs ;Lui, qui n’étoit jadis‖ qu’un cahos de splendeurs,Est maintenant semblable‖ à ces sages royaumes,Où suffit une loi‖ pour régir tous les hommes ;L’attraction : voilà‖ la loi de l’univers.Ces globes voyageurs,‖ dans leurs détours divers,Sans jamais se heurter,‖ se traversent sans cesse ;À tes savans calculs‖ tu soumis leur vitesse :L’âge a scellé ta gloire,‖ et les siècles nouveauxAttesteront encor‖ l’honneur de tes travaux.Triomphe de génie‖ et de paix ! Il effaceTous ceux qui de la terre‖ ont désolé la face.
EH ! Que sont près de toi‖ les plus fiers conquérans ?Si leur course imita‖ le fracas des torrens,Ils s’écoulent de même ;‖ et morts, il ne leur resteQu’un vain tombeau, chargé‖ d’un nom que l’on déteste ?Qu’ont-ils fait d’étonnant,‖ ces ravageurs fameux ?Ce que d’autres encor‖ peuvent faire comme eux.Le premier roi brigand,‖ dont l’inquiète rageVoudra se décorer‖ du beau nom de courage,Va marcher en héros,‖ par cent exploits divers,Sur ce globe, perdu‖ dans le vaste univers :Mais Newton règne seul‖ sur des globes sans nombre.Oui : ces feux, que la nuit‖ voit briller dans son ombre,Sont autant de témoins,‖ qui parlent à nos yeuxDu sage, devant qui‖ s’ouvrirent tous les cieux.Astres, qui si souvent‖ éclairâtes ses veilles !Si je n’ai pu le suivre‖ et sonder vos merveilles,Mon œil ravi dumoins‖ vous contemple, et je saisBénir les douces nuits,‖ que vous embellissez.
HEUREUX, qui peut alors‖ errer dans les campagnes !Heureux, qui peut gravir‖ au sommet des montagnes,Et là, nonchalamment‖ sur la verdure assis,Dans un calme profond‖ endormir ses soucis,Respirer des jardins‖ le baume salutaire,De l’œil suivre un ruisseau‖ qui roule solitaire,S’enyvrer de fraicheur ;‖ et sans prévoir le jour,Abandonner son ame‖ à des pensers d’amour !
MAIS quelle voix lugubre,‖ affreuse, épouventable,Interrompt mes concerts‖ d’un long cri lamentable !Aux rayons que Phébé‖ lance à travers ce bois,D’un regard inquiet‖ j’observe… ô dieux ! Je vois,Se traînant dans la nuit,‖ une ombre gémissante.Ses cheveux sont épars ;‖ de sa main défaillante,Un sceptre d’or brisé‖ tombe souillé de sang :Les poignards sont encor‖ enfoncés dans son flanc.D’une profonde horreur‖ je frémis, je m’écrie :« Quels monstres ont sur vous‖ épuisé leur furie ?Confiez à mon cœur‖ vos destins désastreux. »
» À ces mots, elle pousse‖ un soupir douloureux,» Et l’œil sur moi fixé,‖ de plus près elle avance !» Puis s’arrêtant : « Eh bien !‖ Reconnois-tu la France,» Mon fils ? Voici la nuit,‖ où d’un glaive assassin,» Le bras du fanatisme‖ a déchiré mon sein.» De cette nuit de sang‖ dis l’horrible aventure ;» Dénonces-en le crime‖ à la race future.» Que des temples sacrés‖ le sonore métal» Du meurtre dans Paris‖ répande le signal.» Peins le vieux Coligni,‖ qui ferme, inaltérable» Laisse sous le couteau‖ sa tête vénérable ;» Couvre encor les chemins‖ de ses membres épars ;» De longs ruisseaux de sang‖ inonde les remparts ;» Que l’on entende encor‖ les clameurs fanatiques» De meurtriers, courans‖ dans les places publiques,» Qu’ils attestent leur roi ;‖ que le nom de leur dieu,» Comme un arrêt de mort,‖ retentisse en tout lieu.» Montre, en foule égorgés‖ dans cette nuit infame,» Le père par son fils,‖ le mari par sa femme,» Les enfans, assassins‖ des enfans au berceau,» Les passages fermés‖ par les corps en monceau ;» Enfin le roi lui-même,‖ au printems de son âge,» Comme un vil scélérat‖ se mêlant au carnage,» Et du haut de son louvre‖ écrasant les proscrits,» Qui lui tendant les mains‖ l’imploroient à grands cris. »
L’OMBRE auguste à ces mots‖ se perd dans les ténèbres.Et moi, plein de l’horreur‖ de ces scènes funèbres,Croyant des assassins‖ ouïr encor la voix,Je fuis épouvanté‖ la retraîte des bois ;Je fuis : je ne veux point‖ du récit de nos crimesAttrister mon pays,‖ deshonorer mes rimes.Que plutôt dans le sein‖ d’un éternel oubli,Ce honteux souvenir‖ périsse enseveli ;Qu’il succède à nos pleurs‖ une touchante ivresse :La fête de mon roi‖ commande l’allégresse.
J’ENTENDS déjà, j’entends,‖ par cent bouches d’airain,Les remparts des cités‖ bénir leur souverain.Le louvre à ce signal‖ élargit ses portiques ;La foule les inonde,‖ et ses voûtes antiques,Échos de notre amour‖ pour le sang des bourbons,Se répondant sans cesse,‖ en répètent les noms.Voyez les arts, assis‖ sur les marches du trône,Solemniser ce jour,‖ et leur noble couronneDescendre sur le front‖ des poëtes naissans ;La nerveuse éloquence‖ aux rapides accensPrêter sa noble audace‖ à la timide histoire,Et de nos demi-dieux‖ ressusciter la gloire.
OÙ suis-je transporté ?‖ Quel magique pouvoirDans une étroite enceinte‖ à mes yeux fait mouvoirLes cieux, la terre, l’onde,‖ et tout leur vaste ensemble ?Je reconnois l’asyle,‖ où le pinceau rassembleTout ce qu’il a créé‖ de chef-d’œuvres nouveaux.Là, les marbres encor‖ de la toile rivaux,De nos fameux français‖ éternisant l’image,Au nom de la patrie‖ acquittent son hommage.Citoyens d’Albion,‖ ne nous reprochez plusQue d’un ingrat oubli‖ nous payons les vertus !D’Angiviller enfin‖ marque leur récompense,Digne un jour d’avoir part‖ aux honneurs qu’il dispense.
SOUS les lambris des rois,‖ c’en-est fait, mes regardsOnt assez admiré‖ les prestiges des arts.Je vais, de la nature‖ observateur fidèle,Je vais dans le hameau‖ retrouver leur modèle.Vers le ruisseau qui fuit‖ en un bocage frais,La nymphe, dont l’été‖ décolore les traits,Légèrement s’avance,‖ et d’un bain solitairePromet à ses appas‖ la fraicheur salutaire.Pour elle quel plaisir,‖ quand les flots argentésD’une humide ceinture‖ embrassent ses beautés !Quand seule, et se croyant‖ loin de tout œil profane,Elle folâtre en paix‖ dans l’onde diaphane !
UN jour ; il m’en souvient,‖ un jour qu’à l’orientL’aurore dévoiloit‖ son visage riant,Sous la voûte d’un bois‖ que la Dordogne arrose,Je vis, caché dans l’ombre,‖ entrer la jeune rose.Sur son front reluisoit‖ ce coloris vermeil,Dont brille la jeunesse‖ après un doux sommeil :Aimable sans apprêts,‖ belle sans imposture,Rose sembloit sortir‖ des mains de la nature.
LA bouche et l’œil ouverts,‖ sur sa trace, LozonD’un pié silencieux‖ effleuroit le gazon ;Le bruit le plus léger‖ l’agite, le tourmente :Il craint à chaque pas‖ que l’œil de son amante,Derrière elle appellé‖ par les zéphyrs jaloux,Ne s'arme à son aspect‖ des regards du courroux.À sa témérité‖ le hazard fut propice.Sur les naissantes fleurs‖ dont le bord se tapisse,Rose a déjà posé‖ le voile de son sein.Ô Rose, quel danger !‖ D’un amoureux larcin,Le coupable Lozon‖ médite la pensée.Arrête, ô fol amant !‖ Crains que Rose offensée,Forte de sa vertu‖ ne trompe tes desirs,Et que pour toi l’amour‖ n’ait jamais de plaisirs.
DU véritable amour‖ le compagnon fidèle,Le respect cependant‖ le captive loin d’elle,Bientôt même honteux‖ de sa coupable ardeur :« Ah ! Je saurai, dit-il,‖ respecter sa pudeur ;» Je le veux, je le dois »‖. À ces mots, en silenceIl fuit ; et dans les flots‖ déjà Rose s’élance.Le fleuve, enorgueilli‖ de baigner tant d’attraits,Les couvre en bouillonnant‖ de ses humides rets,Ajoute à leur blancheur,‖ et la rend plus piquante.Ainsi brille, à travers‖ la vague transparente,Cette fleur, dont le Nil‖ voit les boutons éclos,Tristes durant la nuit‖ se plonger dans les flots,Et frémissant de joie‖ au retour de l’aurore,Du fleuve par dégrés‖ sortir plus frais encore.
AUPRÈS d’un saule antique,‖ au-dessous du bassin,Où la vague a reçu‖ la nymphe dans son sein,Lozon s’est arrêté.‖ Sur l’onde fugitiveIl fixe en soupirant‖ une vue attentive :« Ô toi ! Qui, repliée‖ en sinueux détours,» Du corps charmant de Rose‖ as baigné les contours,» Onde heureuse ! Ah ! Du moins,‖ en quittant ma maîtresse,» Que chacun de tes flots‖ autour de moi se presse :» Mon corps, impatient‖ de s’en voir caresser,» Au fond de ton canal‖ brûle de s’élancer. »» D’importuns vêtemens‖ soudain il se dégage,» Se précipite au fleuve,‖ et l’ouvrant à la nage :» « Oh ! Si j’osois, dit-il,‖ dans les flots me cacher,» Et lentement vers Rose‖ en silence approcher,» Sans blesser ta pudeur,‖ sans lui coûter des larmes,» Rose, mon œil furtif‖ dévoreroit tes charmes ! »Tandis qu’en ses pensers‖ Lozon flotte incertain,L’air, brillant à ses yeux‖ des rayons du matin,Derrière se noircit,‖ et prépare un orage,Que voile aux deux amans‖ le bois qui les ombrage.Le vent se taît : il dort‖ dans un calme trompeur.Il laisse lentement‖ se former la vapeur,Que l’ardent souverain‖ des plaines lumineusesEnlève, en la pompant,‖ aux couches caverneuses,Où sommeille le soufre,‖ où reposent en paixEt le nitre subtil,‖ et le bitume épais.À l’aspect du péril,‖ la colombe fidèleDans le creux des rochers‖ fuit avec l’hirondelle ;La corneille, en criant,‖ plane sur leur hauteur ;Le fier taureau frissonne,‖ et le cultivateur,Tremblant pour les épis‖ où son espoir se fonde,Cherche l’abri voûté‖ d’une grotte profonde.
MAIS des froids aquilons‖ et des brûlans autans,S’élancent tout-à-coup‖ les escadrons flottans ;De leurs fougueux combats‖ les airs au loin mugissent ;Les fleuves dans leur lit‖ écument et rugissent,Et la forêt en pousse‖ un long bruïssement.À ce fracas soudain !‖ Dieux ! Quel saisissementFait pâlir de Lozon‖ l’innocente maîtresse !Le corps tout chancelant‖ sous l’effroi qui l’oppresse,Pour regagner la rive‖ elle marche ; l’éclairLa couvre de ses feux‖ trois fois croisés dans l’air :La foudre suit de près,‖ roule, gronde, et fumanteEn éclats sulphureux‖ tombe aux piés de l’amante.Rose pousse un long cri :‖ glacé par la terreur,Son corps roule, emporté‖ par la vague en fureur.
LOZON entend ce cri,‖ s’élance sur la rive,Couvert d’un simple lin‖ il accourt, il arriveAu bassin, qui de Rose‖ enfermoit les appas :Ciel ! Aux yeux de Lozon‖ Rose ne s’offre pas.Ô tonnerre, dit-il,‖ tu l’as donc dévorée !Et les bras abbattus,‖ et la vue égarée,Sur le bord à ces mots‖ sans force, sans couleur,Lozon reste immobile‖ et muet de douleur ;Il n’a plus qu’à mourir.‖ Mais d’écume investie,Rose, au-dessus des eaux‖ qui l’avoient engloutie,Remonte, oppose au fleuve‖ et ses piés et ses mains,S’épuise, et de nouveau‖ cède aux flots inhumains.Lozon à son secours‖ vole au travers de l’onde ;Il brave, audacieux,‖ et la foudre qui grondeEt la grêle qui tombe‖ en globules bruyansEt le fleuve qui s’ouvre‖ en gouffres tournoyans.
Ô toi, qui dans son cœur‖ a versé ce courage,Fais qu’il triomphe, amour !‖ Victime de l’orage,Rose disparoissoit,‖ lorsque d’un bras nerveuxLozon la saisissant‖ par ses flottans cheveux,Avec de longs efforts‖ au rivage l’entraîne,Et des ondes vainqueur‖ touche enfin à l’arène :Il cherche un roc voisin.‖ Autour d’eux cependantL’éclair fond plus rapide,‖ et brille plus ardent ;Le tonnerre plus fort‖ brise le flanc des nues ;Il darde sa fureur‖ aux montagnes chenues :De leurs fronts sourcilleux,‖ qu’il frappe à coups pressés,Fait voler en éclats‖ les rochers fracassés,Dans le creux du vallon‖ avec eux roule et plonge,Et courant jusqu’aux bords‖ où la forêt s’allonge,Allume au milieu d’elle‖ un vaste embrasement.
PAR les vents attisé,‖ le fougueux élémentDévore dans sa course,‖ ainsi qu’un foible arbuste,Le chêne, et du cormier‖ la vieillesse robuste,Le châtaignier couvert‖ de globes épineux,Et le saule aquatique‖ et le pin résineux.Ce n’est plus cet asyle,‖ où couronné d’ombrages,Le pasteur de l’été‖ défioit les outrages ;Où l’oiseau, voltigeant‖ de buissons en buissons,Lui payoit le tribut‖ de ses douces chansons :C’est une vaste mer‖ qui bouillonne enflammée,Vomit en tourbillons‖ les feux et la fumée,Où mille sangliers‖ furieux, écumansCourent, et font ouïr‖ d’horribles heurlemens,Où, sur Lozon enfin‖ et sur Rose expirante,Voltige et s’élargit‖ la flamme dévorante.Ah ! Couple malheureux,‖ où fuir ? Où te cacher ?Il n’est auprès de toi‖ ni grotte, ni rocher ;Et l’implacable mort‖ va frapper ta jeunesse.
MAIS non : qu’en votre cœur‖ un doux espoir renaisse.La tempête, du sein‖ des nuages errans,Sur la forêt en feu‖ vomit l’eau par torrens.Déjà de toutes parts‖ dans les flots engourdie,Murmure la fureur‖ du rapide incendie.Le déluge redouble,‖ et le feu disparoît :Et l’orbe du soleil,‖ que l’orage entouroit,Du voile ténébreux‖ par dégrés se dégage.De la sérénité‖ rayonne enfin le gage ;C’est l’écharpe d’iris :‖ dans l’air resplendissant,Ses longs plis déroulés‖ se voûtent en croissant.
L’ÉCLAT, dont ses couleurs‖ ont vêtu la campagne,Rassure de Lozon‖ la tremblante compagne.Que dis-je ? Un autre effroi‖ l’agite en ce moment.Sans aucun voile, hélas !‖ Livrée à son amant,De ses pudiques mains‖ elle couvre ses charmes,Rougit, ferme les yeux,‖ et les trempant de larmes.« De mes jours conservés‖ je te dois le bonheur ;Ajoute à tes bienfaits‖ en me laissant l’honneur,Lozon ; sois généreux :‖ un jour viendra peut-être,Où Rose, sans remords,‖ pourra les reconnoître. »
ELLE dit, et Lozon‖ vaincu par la pudeur,De ses feux à regret‖ étouffe encor l’ardeur,Il sort. Rose après lui‖ retrouve sur la plageSes voiles, et tous deux‖ sont rentrés au village.La flamme a respecté‖ le fruit de leurs guérets :Armés du fer tranchant‖ que recourba Cérès,Quand la prochaine aurore‖ éveillera la terre,Aux épis déjà mûrs‖ ils porteront la guerre.
LE jour meurt ; il renaît.‖ La faucille à la main,Et d’agrestes chansons‖ égayant leur chemin,Les moissonneurs en foule‖ avancent vers la plaine.L’épi, qu’un doux zéphir‖ au gré de son haleineCourbe, roule, relève‖ et courbe et roule encor,Promet à leurs travaux‖ sa chevelure d’or.Ce salaire promis‖ enflamme leur courage,Et chacun tout entier‖ s’abandonne à l’ouvrage.À l’envi l’un de l’autre‖ ils frappent les épis :La faucille à leurs piés‖ les étale en tapis.Sous le glaive français,‖ ainsi de l’AngleterreLes escadrons vaincus‖ vont mesurer la terre,Alors que réveillant‖ nos antiques débats,Leur jalouse valeur‖ nous appelle aux combats.
LE moissonneur poursuit.‖ De son premier asyle,Avec de cris aigus‖ l’alouette s’exile ;La tremblante perdrix‖ fuit avec ses enfans ;Et du chien tant de fois‖ les lièvres triomphans,Surpris dans le sillon‖ que leur nombre ravage,Reçoivent de nos mains‖ la mort ou l’esclavage.
CEPENDANT les épis,‖ au soleil étalés,Sont par de nœuds de saule‖ en javelle assemblés.Riche, voici le jour‖ qu’attendoit l’indigence !Oserois-tu blâmer‖ l’heureuse négligence,Qui fait tomber des mains‖ du peuple moissonneurLes épis, destinés‖ à nourrir le glaneur ?Il est pauvre ; il a droit‖ aux trésors de tes plaines.
QUOI ! De monceaux de blé‖ tes granges seront pleines !Du sol de vingt hameaux‖ que ton faste a détruits,Toi seul, vil parvenu,‖ tu dévores les fruits !Et quand ce malheureux,‖ qu’afflige et désespèreLe nom jadis si cher‖ et d’époux et de père,Vient, timide glaneur,‖ dans ton champ moissonnéRecueillir de tes grains‖ le reste abandonné,De ce reste par toi‖ sa misère est frustrée ?Ah ! Dans ce même champ‖ dont tu fermes l’entrée,Vois ces flots de fourmis‖ ardens à conquérirLeur part de ce trésor‖ que l’été fait mûrir ;Contemple-les, barbare :‖ et leur troupe fidèleDe la douce pitié‖ va t’offrir le modèle.
QUELQUEFOIS l’un d’entr’eux‖ vaincu du poids des grains,Qu’il traîne en haletant‖ aux greniers souterrains,Tombe, et tout épuisé‖ de force et de constance,De ces concitoyens‖ réclame l’assistance.Celui, qui le premier‖ voit cet infortunéDans le sillon poudreux‖ sans force abandonné,Lui va porter soudain‖ l’appui qu’il sollicite,Le ranime, et bientôt‖ l’un et l’autre s’exciteÀ marcher, à traîner‖ par un commun effortCet immense fardeau,‖ pour chacun d’eux trop fort.
C’EST par de tels bienfaits‖ versés sur l’indigence,Que méritant des dieux‖ la facile indulgence,Le riche en obtiendra‖ la douce paix du cœur.Dans les champs dont son or‖ l’a rendu possesseur,Tranquille, il goûtera‖ l’allégresse unanime,Que la fin des moissons‖ au village ranime.Du froment enchaîné‖ déjà tous les faisceaux,Par ordre, sur un char,‖ s’élèvent en monceaux.Au plus haut de ce char,‖ sur ces monceaux de gerbes,Qui lui forment un lit‖ de leurs touffes superbes,Monte et s’assied Almon,‖ le chef des moissonneurs.À ce comble envié‖ des champêtres honneurs,Les respects de la foule‖ ont porté sa vieillesse.La gaîté sur son front‖ s’unit à la noblesse ;Et sa tête à longs flots‖ verse de blancs cheveux,Qui mollement épars‖ battent son cou nerveux :Roi des champs, sa couronne‖ est un léger feuillage.
AU son du chalumeau,‖ les belles du villageViennent au char rustique‖ atteler, en dansant,De taureaux asservis‖ un couple mugissant :D’un pas tranquille, égal,‖ vers la ferme ils s’avancent,Et tous les moissonneurs‖ par grouppes les devancent,Ils marchent en triomphe.‖ Ainsi Rome autrefois,Sur un char tout couvert‖ des dépouilles des rois,Accueilloit le héros,‖ de qui l’heureuse audaceRevenoit triomphante‖ et du Parthe et du Dace.
LA foule entre au hameau :‖ le possesseur des champsLa reçoit dans sa cour‖ au doux bruit de leurs chants,Et pour fêter comme eux‖ le mois de l’abondance,Suivi de ses enfans,‖ il se mêle à la danse.Son épouse l’imite,‖ et vole sur ses pas.À la danse bientôt‖ succède un long repas.Là, chacun d’un vin pur‖ rougit sa large coupe.Le maître, assis en père‖ au milieu de la troupe,Fait revivre pour eux‖ les jours du siècle d’or,Siècle, où l’orgueil des rangs‖ n’existoit pas encor.
L’IMMORTELLE Rhéa,‖ dont la douce puissanceDe cet âge enchanté‖ nourrissoit l’innocence,Mais qui, chassée enfin‖ par nos lâches forfaits,Loin de nous avec elle‖ emporta ses bienfaits,Rhéa, du haut des cieux‖ qu’embellit sa présence,Jette sur les hameaux‖ un œil de complaisance,Sourit à la concorde,‖ et montrant aux humainsL’épi mystérieux‖ qui brille dans ses mains,Annonce que les airs,‖ sur leur voûte enflammée,N’entendront plus rugir‖ le lion de Némée,Que dans ses premiers fers‖ son vainqueur l’a remis,Et qu’un nouveau printems‖ à la terre est promis.
Le sang des végétaux, qui sous la caniculeDe leur tête à leurs piés trop rapide circule.Depuis trente soleils oublioit de nourrirL’arbre, que le bélier avoit vu refleurir.La feuille jaunissante, et de soif épuiséeVainement, dans la nuit, s’abreuvoit de rosée,L’aube vers l’orient à peine renaissoit,Que plus aride encor la feuille languissoit.Mais aujourd’hui qu’enfin la chaleur amortieLaisse couler en paix la sève rallentie,De ce suc nourricier pénétré lentement,L’arbre de ses rameaux rajeunit l’ornement.Le sauvage arbouzier pompeusement étaleSur ses bras reverdis la pourpre orientale ;L’ananas épaissit son feuillage étranger ;Un parfum plus suave embaume l’oranger ;Du rosier épineux la tige printanièreS’ouvre, et laisse échapper sa feuille prisonnière ;La pelouse renaît et borde le ruisseau ;Des guirlandes de fleurs courent sur l’arbrisseau,Qu’envoya sur nos bords la froide Sybérie ;L’albâtre a couronné le jasmin d’Ibérie,Et l’humble violette, au pistil brillant d’orCroit revoir le printems, et refleurit encor.Mais sur-tout de Bacchus le tortueux arbusteEnvironne l’ormeau d’un cercle plus robuste ;Et prolongeant ses bras jusqu’au berceau voisin,Sous un dôme de pampre y cache le raisin.
CEPENDANT aux plaisirs de ces fêtes rustiques,Où chacun de Cérès entonnoit les cantiques,Succèdent maintenant de pénibles travaux.Sur l’épaisseur d’un lit formé d’épis nouveaux,Le bruyant fléau tombe et retombe en cadence ;Il frappe les tuyaux chargés de l’abondance,Les écrase, et dans l’air au loin confusémentFait voltiger la paille et jaillir le froment.De la paille, mêlée à la poussière impure,Le froment dans le crible en tournoyant s’épure.Des greniers de l’état emplissant le contour,Il assure la vie aux cités d’alentour,Ou sur l’onde emporté vers de lointains rivages,De la pâle famine y prévient les ravages.
TU connus, ô romain, ce monstre dévorant,Lorsqu’échappé du nord, un peuple conquérantEmbrasa tes vaisseaux, riches dépositairesQui t’apportoient du Nil les moissons tributaires !Ce monstre pâle, blême, et morne en ses fureurs,Sur le peuple d’abord déploya ses horreurs.Aux portes des palais où s’endort la molesse,L’indigent se traînoit ; là, vaincu de foiblesse,D’une voix presqu’éteinte il demandoit du pain :Et le riche endurci que menaçoit la faim,Dans le malheur commun devenu plus barbareAux besoins du mourant fermoit sa main avare.Mais lui-même, à son tour de besoins dévoré,Poussa des cris plaintifs dans son palais doré.
QUE lui servit alors que l’Euphrate et l’HydaspeÀ l’orgueil de son luxe eussent fourni le jaspe ;Que l’art eût lentement appris à le vêtirD’un lin plongé trois fois dans la pourpre de Tyr,À façonner pour lui l’albâtre et le porphyre ;Que dans ses bras trompeurs la vénale DelphireLe reçut à prix d’or ; et qu’il s’en crût aimé ?Au milieu de son faste il mouroit affamé.Ce fut alors (grands dieux ! ) que ma chère patriePar de pareils forfaits ne soit jamais flétrie !
CE fut alors qu’on vit deux féroces amans,L’un par l’autre étouffés dans leurs embrassemens,À leurs propres amis servir de nourriture ;Qu’une mère (ô fureur, dont frémit la nature ! )Qu’une mère s’arma d’un poignard assassin,Fondit à coups pressés sur le fruit de son sein,L’égorge, le déchire, et de sang dégouttanteEn dévore la chair encore palpitante ;Qu’un prêtre, s’enfonçant dans l’horreur des tombeaux,D’un corps rongé de vers engloutit les lambeaux :Ce fut alors enfin que l’Auzonie entièreN’offrit de toutes parts qu’un vaste cimetière,Où du riche, du pauvre et du grand confondus,Les cadavres gissoient l’un sur l’autre étendus.
Versification
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
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522 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Moïs, Paris, imprimerie de Quillau, 1779· numérisation wikisource.org· Sources