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Les Mois, 1779· Les mois d’automne

Septembre

Jean-Antoine Roucher· CHANT SEPTIÈME· alexandrins, 486 vers

PERMETS, reine des fleurs,‖ qu’en ton riant domainePour la dernière fois‖ ma muse se promène.Tu m’exauces : déjà‖ tes parfums ravissansDes beaux lieux que je cherche‖ avertissent mes sens.

LENTEMENT j’y pénètre ;‖ et ma vue enchantéeFixe la tubéreuse‖ à la feuille argentée ;Que son baume est flatteur,‖ mais qu’il est dangereux !Ainsi toujours du sort‖ les décrets rigoureuxMêlent quelqu’amertume‖ aux plaisirs de la terre.

VOLONS aux autres fleurs‖ qui peuplent ce parterre.Fière de ses longs jours,‖ au zéphyr inconstantL’amaranthe a livré‖ son panache éclatant.J’avance ; et mes regards,‖ de dédale en dédale,Poursuivent les attraits‖ de la pyramidale ;Par étages fleuris‖ je la vois s’èlever.Sous le berceau voisin,‖ ne puis-je encor trouverEt le rosier sorti‖ des bosquets de Mélinde,Et l’éclat de l’œillet,‖ superbe enfant de l’Inde ?Non qu’amoureux de lui,‖ je le veuille cueillir.Son front d’une couronne‖ a beau s’enorgueillir ;Trop souvent ici-bas‖ l’apparence est trompeuse :Sous les riches dehors‖ d’une couleur pompeuse,Le perfide a caché‖ ses esprits malfaisans.

JE puis encor prétendre‖ à de plus doux présens.Reine de ce bosquet,‖ la tendre balzamineSur l’humble marguerite‖ avec grace domine.Là, j’admire l’émail‖ du riant tricolor ;Ici, sur le bouton‖ je vois resplendir l’or,Et Clythie a penché‖ sa tête radieuse.Oh ! Que de son amant‖ l’inconstance odieuse,Soit aux rayons du jour,‖ soit dans l’ombre des nuits,La nourrira long-tems‖ d’amertume et d’ennuis !Je conçois son chagrin.‖ Si trahissant ma flamme,Zilla, comme Myrthé,‖ pour un autre s’enflamme,Je me connois : mes jours,‖ flétris par la douleur,Expireroient bientôt‖ desséchés dans leur fleur.Mais non, non ; dans les nœuds‖ d’un amour légitimeJe repose sans crainte,‖ appuyé sur l’estime :Myrthé, comme Zilla,‖ ne m’a jamais aimé.C’est pour moi qu’aux doux feux‖ du printems ranimé,ZILLA tresse en festons‖ les richesses de Flore ;Pour moi, dans les jardins‖ que Vertumne colore,Aujourd’hui frédonnant‖ une douce chanson,Elle va de nos fruits‖ recueillir la moisson.À payer son tribut‖ chaque arbuste est fidèle :Chaque arbuste à l’envi‖ s’inclinant autour d’elle,À la main de Zilla‖ veut s’offrir le premier.Les globes suspendus‖ aux rameaux du pommier,Ceux, de qui l’enveloppe‖ et fraiche et veloutéeRecèle une liqueur‖ des persans redoutée,Ceux qui du grenadier‖ étalant les rubis,En mêlent l’incarnat‖ au verd de ses habits,Mille autres colorés‖ par la saison ardente,Et la prune mielleuse‖ et la poire fondanteDe Zilla qui balance‖ appellent l’œil ravi.Son choix va se fixer‖ sur le brillant pavi ;Mais l’orange a montré‖ l’or pur qui la décore ;Et flottante en son choix,‖ Zilla balance encore.Quand soudain plus heureux,‖ l’arbre dont l’ornementFut des premiers humains‖ le premier vêtement,Lui qui des vents du nord‖ trop aisément s’offense,Et qui pourtant, facile‖ aux jeux de mon enfance,Dans les champs paternels‖ me pardonnoit l’affront,Dont mes bras pétulans‖ déshonoroient son front,Le figuier se présente,‖ et sa tige effeuilléeEst enfin, par Zilla,‖ de ses fruits dépouillée.

ZILLA sort ; elle vole‖ aux champs, où le noyerEn immenses rameaux‖ aime à se déployer :Et moi, d’une forêt‖ je perce la retraite.Dieux ! Avec quel plaisir‖ je vois sous la coudretteBergères et pasteurs‖ rassemblés deux à deux !Ils ébranlent l’arbuste ;‖ et l’arbuste autour d’eux,Dégageant son fruit mûr‖ de sa cosse brisée,Verse sur les gazons‖ sa richesse bronzée.Mille cris d’allégresse‖ alors frappent les airs,Et volent répétés‖ par l’écho des déserts.Alors un doux tumulte‖ égare l’assemblée ;L’amant a plus d’audace,‖ et l’amante troubléeLaisse égarer ses pas‖ sous des berceaux touffus :Là, de sa voix éteinte‖ expirent les refus.

AMOUR, puissant amour,‖ ainsi tu viens encoreRegner sur les beaux jours‖ que Vertumne décore !Peu content toutefois‖ d’embraser les humains,Le feu réparateur‖ qui brûle dans tes mains,À travers les forêts,‖ en flèche dévoranteVole, et des cerfs jaloux‖ poursuit la horde errante.

SURPRIS dans tous ses nerfs‖ d’un profond tremblement,L’animal orgueilleux‖ te résiste en bramant,Se plonge dans les eaux,‖ se roule sur l’arène ;Mais contraint de fléchir‖ sous ta main souveraine,Par-tout semant le trouble‖ et donnant le trépas,Il court : le sable à peine‖ est marqué de ses pas.Que je plains le mortel,‖ qui dépouillant la crainteDes forêts aujourd’hui‖ parcourt le labyrinthe !Que je le plains sur-tout,‖ si le cerf furieuxPar lui se voit fixé‖ d’un regard curieux !Indigné que sa honte‖ au grand jour exposée,De l’homme, son tyran,‖ excite la risée,Il poursuit de ses feux‖ le témoin indiscret,Et dans des flots de sang‖ veut noyer leur secret.Trop heureux ce mortel,‖ si la froide épouvanteN’enchaîne point ses pas‖ dans l’arène mouvante !Trop heureux si le tronc‖ d’un chêne protecteurPrésente au fugitif‖ sa tranquille hauteur !Ô forêt de Compiegne !‖ Ainsi sous ton ombrage,Poursuivi par un cerf‖ je sus tromper sa rage.

LA nuit de ses rideaux‖ voiloit le firmament ;Et cependant Phébé‖ versoit paisiblement,À travers les rameaux‖ humides de rosée,Ce pâle demi-jour‖ qui blanchit l’élisée.Guidé par son flambeau,‖ je perce, audacieux,Du monarque des bois‖ le séjour spacieux :Je l’avoûrai. Bientôt‖ une terreur secretteÉtonna, suspendit‖ mon audace indiscrette.Ces arbres au tronc noir,‖ ce désert étendu,Ce silence, où le cerf‖ étoit seul entendu,Frappèrent tous mes sens‖ d’un respect taciturne.Alors je vis pourquoi,‖ sous leur dôme nocturne,Les bois furent long-tems‖ pour nos grossiers ayeuxLe temple, où se cachoit‖ le majesté des dieux.

MON audace renaît ;‖ et poursuivant ma route,J’arrive aux piés d’un roc,‖ où se courboient en voûteCent cormiers l’un dans l’autre‖ enlaçans leurs rameaux :Ce lieu, m’avoit-on dit‖ dans les prochains hameaux,Ce lieu sert de théâtre‖ aux scènes valeureuses,Qui signalent du cerf‖ les fureurs amoureuses.Je ne fus point trompé.‖ Du roc, en bondissant,Un cerf impétueux‖ d’un pié léger descend ;Au milieu de l’arène‖ il s’élance, et s’arrête,Dresse le bois rameux‖ qui couronne sa tête,Garde un profond silence,‖ et de ses yeux hagardsPar-tout aux environs‖ promène les regards.Pour moi, l’oreille ouverte‖ et la vue attentive,Je retenois sur lui‖ mon haleine captive ;Quand un souffle imprudent‖ de ma bouche échappé,Décèle ma présence‖ au cerf qu’il a frappé.Soudain il vole à moi,‖ je me livre à la fuite,Et bientôt sur mes pas‖ ramenant sa poursuite,Au cirque de nouveau‖ je rentre le premier,Et triomphant, m’élève‖ au faîte d’un cormier.

PLUS ardent, après moi‖ mon ennemi s’élance ;Mais de son vain courroux‖ me riant en silence,Sur sa trace vingt fois‖ je le vis retourner,Dans les taillis voisins‖ vingt fois se promener.Lorsqu’enfin assuré‖ que d’un essor rapideJe trompois, en fuyant,‖ son audace intrépide,Dans l’arène déserte‖ il revient orgueilleux.Un feu rouge de sang‖ étincelle en ses yeux ;Tous ses nerfs sont tendus ;‖ sa narrine enflamméeLe couvre tout entier‖ d’une épaisse fumée :Il brame, et ce long cri‖ par les monts répété,De l’Olympe, en roulant,‖ remplit l’immensité.

DE biches, à sa voix,‖ une légère troupeSur la cîme des monts‖ paroît, et de leur croupeDans le cirque à l’instant‖ descendue à grands pas,En cercle autour du cerf‖ étale ses appas.Que ce brillant essaim‖ me plût ! à sa présence,Je me crus introduit‖ au palais de Byzance,Dans ces rians jardins,‖ où cent jeunes beautés,À la fraicheur du soir,‖ viennent de tous côtésCaresser les desirs‖ du maître de l’Asie.Dirai-je qu’au milieu‖ de sa cour réunie,L’œil fièrement ouvert,‖ le monarque des boisSuspendit quelque tems‖ la faveur de son choix ?

À la plus jeune enfin‖ son hommage s’adresse ;Quand d’un fougueux rival‖ la jalouse tendresseVient de sang altérée‖ au combat l’appeller.Je les vis à l’instant‖ l’un sur l’autre voler,L’un l’autre se couvrir‖ de larges cicatrices ;Cependant qu’auprès d’eux,‖ tranquilles spectatrices,Les biches attendoient‖ silencieusementDe ce combat d’amour‖ le fatal dénoûment.Mais long-tems dans ce choc‖ la victoire en balanceN’osa d’aucun rival‖ couronner la vaillance.Il m’en souvient encor :‖ le sang de tous les deuxÀ gros bouillons fumans‖ ruisseloit autour d’eux ;Ses flots, même à travers‖ l’épaisseur du feuillage,Deux fois en jaillissant‖ souillèrent mon visage.

DÉJA l’obscure nuit‖ fuyoit, et le destinSur eux tenoit encor‖ le succès incertain,Lorsqu’épuisés de sang‖ et de force et d’haleine,Meurtriers l’un de l’autre,‖ ils tombent sur la plaine,Ils tombent : et leur voix,‖ par un dernier effortPoussant et prolongeant‖ le soupir de la mort,Attriste les échos‖ dans leurs grottes plaintives,Et disperse l’essaim‖ des biches fugitives.

DE mon asyle alors‖ librement descendu,Et penché sur le couple‖ à mes piés étendu,Je contemplai ce bois,‖ dont la haute ramureFaisoit de ces rivaux‖ l’ornement et l’armure,Cette taille élégante,‖ et le vaste contourDe ce fanon pendant,‖ qu’avoit gonflé l’amour.Combien surtout, combien‖ j’aurois voulu connoîtreQuel pouvoir dans le cerf‖ tous les ans fait renaîtreCes brûlantes fureurs,‖ ces tourmens du desir,Qui dévorant son corps,‖ l’affament de plaisir !Pour éclairer la nuit‖ qui voile ce mystère,Envain, dans la forêt‖ rêveur et solitaire,De l’immortel Buffon‖ j’empruntai le flambeau ;Envain Pline, à ma voix,‖ sortit de son tombeau ;L’Aristote de Rome‖ et celui de la FranceNe pûrent m’arracher‖ à ma triste ignorance.Mon orgueil s’en plaignit ;‖ mais enfin, par dégrésLa raison ramenant‖ mes esprits égarés,Me dit que l’homme encor‖ n’avoit pu tout comprendre.

EH ! Quel homme en effet,‖ quel homme peut m’apprendrePourquoi dans ces déserts,‖ chez les muses fameux,Où Vaucluse en été‖ roule à flots écumeux,Pourquoi circule à peine‖ une onde languissante,Quand du septième mois‖ la clarté renaissanteDes fleuves desséchés‖ reverdit les roseaux,Et rend à leurs bassins‖ le luxe de leurs eaux ?

AH ! Loin de m’égarer‖ dans cette vaine étude,Que ne puis-je aujourd’hui‖ goûter ta solitude,Ô Vaucluse ! ô séjour‖ que j’ai tant desiré,Et que les dieux jaloux‖ ne m’ont jamais montré !Sur les rochers pendans,‖ dont la chaîne t’embrasse,De Pétrarque amoureux‖ j’irois chercher la trace ;Mes piés y fouleroient‖ ces verdoyans gazons,Où Pétrarque, oubliant‖ la rigueur des saisons,N’appelloit, ne voyoit,‖ ne respiroit que Laure.Ici, dirois-je ; ici,‖ des beaux présens de FloreCent fois il couronna‖ le front qu’il adoroit ;Là, dans l’enfoncement‖ de cet antre secret,Il marioit sa voix‖ à sa lyre plaintive ;Sur le sable mouvant‖ de cette eau fugitive,Sur ces troncs, respectés‖ du souffle des chaleurs,Gravant le nom de Laure,‖ il l’arrosoit de pleurs.À ce doux souvenir,‖ j’en répandrois moi-même,Et mon cœur me diroit :‖ ainsi ma Zilla m’aime.Douces émotions,‖ qui sauriez me charmerDans ces lieux, où notre ame‖ est toujours prês d’aimer ;Ah ! Ne me quittez point,‖ quand je vais aux campagnes ;Soyez alors, soyez‖ mes fidèles compagnes :Vous seules, vous pouvez‖ ajouter aux plaisirs,Que l’automne riant‖ promet à mes loisirs.

IL vient, il a paru.‖ Dans la plaine éthéréeJe vois flotter les plis‖ de sa robe pourprée,Le pampre sur sa tête‖ en festons serpenter,Et le vin bouillonnant‖ à ses pieds fermenter.Accourez tous à lui,‖ vous, de qui l’opulenceSous le toît des cités‖ s’endort dans l’indolence ;Venez aux champs ; venez‖ sous des berceaux épaisRetrouver les vertus,‖ la nature et la paix :Vous les connoissez peu‖ dans vos villes profanes.Un vallon, traversé‖ de ruisseaux diaphanes,Une grotte mousseuse,‖ un côteau verdoyant,D’un bocage touffu‖ le sentier tournoyant ;Voilà, voilà les lieux‖ où se plaît la nature.Là, vos yeux et vos pas‖ errans à l’avanture,Par un charme innocent‖ tout-à-coup arrêtés,Flotteront suspendus‖ entre mille beautés.Vous verrez des troupeaux‖ les courses incertaines ;Vous boirez cet air pur,‖ exhalé des fontaines ;Votre oreille charmée‖ écoutera le chantDu laboureur joyeux,‖ qui sillonne son champ :Les couleurs de son front‖ par le hâle noircies,Ses vénérables mains‖ dans les travaux durcies,Vous forceront peut-être‖ à respecter un artQui n’obtenoit de vous‖ qu’un dédaigneux regard.

Eh ! Pourquoi ce mépris ? Parlez, hommes de fange ;Car il est tems enfin que la raison se venge ;Parlez : de ce mépris quel est le fondement ?Croyez-vous qu’aux humains fournir leur aliment,Soit moins grand, soit moins beau que de tramer des brigues ;De ramper à la cour dans de lâches intrigues ;De s’engraisser des biens, qu’un peuple infortunéVous apporte, à la voix d’un mortel couronné ;D’aller, sous les drapeaux d’un conquérant sauvage,Égorger l’habitant d’un tranquille rivage ?Les voilà donc connus vos chimériques droits,Les combats, la richesse, et la faveur des rois ;Beaux titres, en effet dignes qu’on les étale !Ne voyez-vous donc point qu’à vous-même fatale,Votre aveugle fierté plonge dans la langueurLe bras, qui de vos champs ranimoit la vigueur ?

COMBIEN sur les français les romains l’emportèrent !Fameux déprédateurs, sans doute ils dévastèrentDe trente nations les paisibles guérets ;Mais respectant chez eux les travaux de Cérès,Au simple agriculteur, leurs tribus allarméesRemirent quelquefois le sceptre des armées :La terre, fière alors d’un laboureur guerrier,Tressailloit sous un soc couronné de laurier.

Ô nuit des préjugés, où la France égarée,Voisine du tombeau, languit déshonorée,Quand te verrai-je enfin, cédant à la raison,Du bonheur de la terre agrandir l’horison ;Permettre que des champs la culture ennoblie,Dans ses antiques droits soit enfin rétablie ;Et que les rois eux-même, échappés à l’erreur,Couronnent tous leurs noms du nom de laboureur ?

AH ! Si ces vers, enfans de mon foible génie,Jusqu’au trône des rois portés par l’harmonie,Leur inspiroient un jour le projet glorieuxDe préférer le soc au fer victorieux ;Qu’alors, au lieu d’encens, de fleurs et d’hécatombe :La main d’un laboureur écrive sur ma tombe :« Il aima la campagne, et sut la faire aimer. »

QUE son séjour me plaît ! Comme il sait me charmer !C’est toi que j’en atteste, automne riche automneQue de fois, ombragé du pampre d’une tonne,J’ai fixé de mes yeux doucement attendrisLes champs, où s’égaroit la timide perdrix !Lorsque vesper les dore, ou l’aube les argente,Que j’aime à voir les airs et leur scène changeante !

LA balance, au milieu du céleste séjour,Suspend également et la nuit et le jour.Paisible souverain, le soleil se couronneDe rayons tempérés ; le calme l’environne :Quel silence ! à ses piés tous les vents ennemis,Liés par le respect, reposent endormis.Et l’homme, qui pleurant sa vigueur défaillanteSe traînoit sous le poids de la saison brûlante,L’homme, libre aujourd’hui du fardeau des chaleurs,Se relève, et déjà renaît avec les fleurs.Voyez-le s’indigner de ces jours de foiblesse,Où son mâle génie oubliant sa noblesseDans les bras du repos végétoit engourdi ;Il s’agite, il a pris un essor plus hardi.

QU’IL est heureux alors, et que la solitudeS’embellit à ses yeux des charmes de l’étude !Les folles passions, leur fausse volupté,Ne valent point pour lui l’auguste vérité.Chaque soleil nouveau, le payant de ses veilles,Fait rouler pour ce sage un cercle de merveilles.De quel ravissement, dieux ! Il est enyvré,Si jusqu’au roi du jour son vol a pénétré !Il revient triomphant, il parle ; et son génieDes cieux qu’il a franchis révèle l’harmonie,Marque aux globes errans leur éternel retour,Et de l’immensité mesure le contour.

A-T-IL ouvert des monts les grottes souterreines,Cherché des minéraux les brillantes arènes,De leurs riches fillons parcouru les chemins,Et surpris la nature, à l’instant que ses mains,Des souffres et des sels, du nître et du bitume,Épuroient savamment et combinoient l’écume ?Croyez qu’il n’a point vu sans les plus doux transports,Dans leurs lits caverneux, se former ces trésors,Qui bientôt façonnés par l’humaine industrieDoivent, servant les arts, enrichir la patrie.Ce gland, ce foible gland dans les bois enfanté,Et loin d’eux au hazard par les vents emporté,Aux yeux de l’ignorant à peine humble semence,Est déjà pour le sage une forêt immense.L’insecte le plus vil, la fange des marais,Tout devant lui déploie un trésor de secrets.Ô noble emploi du tems ! ô veilles fortunées !Vous agrandissez l’homme, et charmez ses années.

MOI-MÊME, en ce moment, de quel feu créateurJe sens renouveller mon génie et mon cœur !Perdu durant l’été dans un monde frivole,Où sans gloire et sans fruit le tems léger s’envole,J’oubliois, endormi sur mes premiers essais,D’en mériter l’honneur par de nouveaux succès :Je n’étois plus moi-même. Ô soudaine merveille !Dans le calme des bois mon ardeur se réveille ;Je renaîs, je revole à la cour des neuf sœurs,Et l’art des vers encor a pour moi des douceurs.Oui, mon luth tour-à-tour léger, sublime et tendre,Aux antres du Parnasse ira se faire entendre.Riche saison des fruits, c’est à toi que mes chantsDevront cette énergie et ces accords touchans,Qui, maîtrisant le cœur par l’oreille enchantée,Font aimer dans mes vers la nature imitée.D’un rocher sourcilleux atteignant la hauteur,C’est-là que je voudrois, poëte observateur,De l’immense univers embrasser la structure ;Et dans ses profondeurs poursuivant la nature,Percer de mes regards sagement indiscrets,La nuit majestueuse où dorment ses secrets.

MAIS à me condamner sans doute déjà prête,Une fausse vertu va me crier : « Arrête.Arrête, téméraire ; et bornant ton orgueil,Sur l’ouvrage des dieux ne fixe point ton œil :Pour jouir seulement, ces dieux te firent naître. »Taisez-vous, imposteurs ! L’homme est fait pour connoitre.Et sans ce noble instinct de curiosité,Dont un vaste génie est sans cesse agité ;Dites, que serions-nous ? Une horde sauvage,Que la faim chasseroit de rivage en rivage,De tristes voyageurs, dont le bras tout sanglantÀ l’hôte des forêts disputeroit le gland.Du printems rajeuni les grâces verdoyantes,Sur le front de l’été les gerbes ondoyantes ;L’automne par Bacchus diapré du rubis,L’agneau contre l’hyver nous prêtant ses habits,Ces biens, d’autres encor réservés pour notre âge,De l’homme observateur ne sont-ils pas l’ouvrage ?

HONTEUX du cercle étroit, où de grossiers besoinsAux premiers jours du monde avoient borné ses soins,Il le franchit : soudain tout prend une autre face.La terre de vergers couronne sa surface ;Le roc sort de ses flancs, et s’élève en palais ;Le lin sur l’éléphant se déploie en filets ;De la croupe d’un mont roulant dans la valléeLe chêne est un navire, il fend l’onde salée ;La meule tourne, crie, elle écrase le grain ;La flamme, en dieu tonnant, a transformé l’airain ;L’homme, tout l’univers sous le pinceau respire ;L’harmonieux roseau par sept bouches soupire,Et le poisson de Tyr rougit l’habit des rois.

MAIS l’homme, oui, l’homme encor étend plus loin ses droits,Si des siècles derniers dépouillant les annales,Je veux nombrer les faits par qui tu te signales,Ô mortel ! Quel tableau vaste et prodigieuxSous des traits plus hardis vient t’offrir à mes yeux !C’est par toi, qu’affranchi du pouvoir de la terre,Le roi brillant du jour n’est plus son tributaire ;Il remonte par toi sur son trône usurpé.D’un aiman conducteur l’acier enveloppé,Soit que l’épaisse nuit renaisse ou se retire,Montre à tes mâts flottans le pôle qui l’attire.De la tempête alors je vois le Cap franchi,Et le flot indien sous tes poupes blanchi.

NOUVEAU triomphe encor. Tes efforts plus prospèresJoignent un autre monde au monde de tes pères.Le commerce aux cent bras les déploie autour d’eux,Et chargé de trésors, les prodigue à tous deux.Envain le nord, caché dans ses antres sauvages,De montagnes de glace a bordé ses rivages,Ta proue a sillonné les gouffres qu’il défend,Et des secrets du nord te voilà triomphant :La terre, sous le pôle à tes yeux étendue,Sur un axe moins long tourne enfin suspendue.

HYPPARQUE, Pythéas, Conon, Thymocarys,Vous, premiers scrutateurs des célestes lambris ;N’en soyez point jaloux ! De nouveaux ZoroastresOnt élargi la sphère, où gravitent les astres :Un plus nombreux cortège entoure Jupiter.D’une verge frappé dans les champs de l’éther,Et par elle à nos piés conduit sans violence,Le tonnerre captif vient mourir en silence.Le sable, à la fougère, en de brûlans fourneauxSe mêle, devient fleuve ; et dans mille canauxDistribuant son cours, à gros bouillons s’y plonge,Se courbe, s’arrondit, se replie ou s’allonge.Déjà de Cassini le tube observateurDe la voûte des cieux a percé la hauteur ;Déjà, l’œil attaché sur un cristal fidèle,Zilla voit son image, et sourit au modèle.Que de ces arts puissans l’empire est étendu !Du trône du soleil un rayon descenduDans les angles du prisme à peine se repose ;Le prisme en sept couleurs soudain le décompose.

Et de tant de bienfaits un barbare ennemiVoudroit que sans honneur l’homme encor endormiRallentit son essor ! Non, non ; que plus ardente,Son ame s’agrandisse et vole indépendante :Tout ce qu’il ne voit pas, il le peut voir un jour.Il saura quel pouvoir au liquide séjourEnlève et rend deux fois, dans la même journée,L’onde tantôt captive et tantôt déchaînée ;Comment des vastes eaux s’est formé le bassin,Et les monts dont la terre a hérissé son sein ;Pour quel dessein caché la comète brûlanteTraîne au loin dans les airs sa queue étincelante.

OUI, je l’ose prédire. À ses yeux plus savans,Les tems dévoileront l’origine des vents ;Il pourra concevoir quelle est de la lumièreLa source intarissable et l’essence première ;Soumettre à son compas tous les célestes corps,Leur fuite, leur retour, leur grandeur, leurs accords ;Pénétrer les ressorts qui meuvent la matière ;Saisir d’un seul regard notre ame toute entière,Et deviner le terme où rompant sa prisonL’instinct marche, et s’élève au jour de la raison.

AH ! Quand vous brillerez, beaux jours de notre gloire,Je ne vous verrai point. Le flot de l’onde noire,Neuf fois autour de moi par la mort replié,Dans l’éternelle nuit me retiendra lié ;Je ne vous verrai point ! Et mon ombre sensibleSe plaindra vainement à la Parque infléxible :Non, je ne serai point de la mort rappellé,Et pour d’autres que moi, tout sera dévoilé !Ah ! Si dans l’avenir trop ardent à m’étendre,À des plaisirs si grands je ne dois point prétendre,Du moins jusqu’au tombeau, nos arts consolateursÉpancheront sur moi leurs rayons bienfaiteurs ;Du moins à les chanter je dévoûrai ma lyre.L’automne m’entendra, plein d’un noble délire,Bénir l’art innocent qui nourrit les humains ;La serpette armera mes poëtiques mains,Et m’ouvrant des vergers les dédales agrestes,Des beaux fruits de l’été j’irai cueillir les restes.

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486 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Moïs, Paris, imprimerie de Quillau, 1779· numérisation wikisource.org· Sources