Les Mois, 1779· Les mois d’été
Juillet
L’UNIVERS existoit :‖ mais l’univers encoreNe voyoit point regner‖ l’ordre qui le décore.Enfin à ce grand-tout‖ un dieu donna des loix,Et destinant chaque être‖ à d’éternels emplois,Lui marqua son séjour,‖ son rang et sa durée.Il déploya des cieux‖ la tenture azurée,Du soleil sur son trône‖ en fit le pavillon,Voulut qu’il y regnât,‖ et qu’à son tourbillon,Il enchaînât en roi‖ le monde planétaire ;Que du globe terrestre‖ esclave tributaire,Le nocturne croissant‖ dont Phébé resplendit,Sous les feux du soleil‖ tous les mois s’arrondît ;Que d’un cours sinueux‖ traversant les vallées,Le fleuve s’engloutît‖ dans les plaines salées :Qu’on vît toujours aux fleurs‖ succéder les moissons,Et les fruits précéder‖ le règne des glaçons ;Que l’ambre hérissât‖ la bruyante Baltique ;Que l’ébène ombrageât‖ la rive asiatique ;Que le sol des incas‖ d’un or pur s’enrichît ;Que dans les flots d’Ormus‖ la perle se blanchît ;Qu’aux veines des rochers,‖ une chaleur fécondeChangeât en diamant‖ le sable de Golconde ;Que le fleuve du Caire,‖ en ses profondes eaux,Prêtât au crocodile‖ un abri de roseaux ;Que le phoque rampât‖ aux bords de la Finlande ;Que l’ours dormît trois mois‖ sur les rochers d’Islande ;Que sous le pôle même,‖ où vingt fleuves glacésApportent le tribut‖ des hyvers entassés,Éparses en troupeaux,‖ les énormes baleinesDu sauvage océan‖ fîssent mugir les plaines ;Et qu’au bord de ces lacs,‖ où cent forts démolisAu triste Canada‖ font regretter nos lys,Le castor, avec nous‖ disputant d’industrie,De hardis monumens‖ embellît sa patrie,
DE ces républicains,‖ nos paisibles rivaux,Le soleil en ce mois‖ éclaire les travaux.Dirigés par l’instinct,‖ dont la voix les rassemble,Aux rivages d’un fleuve‖ ils s’avancent ensemble :Ils veulent, l’un par l’autre‖ au travail excités,D’un pont couvrir les eaux,‖ et bâtir des cités.
EN désordre d’abord‖ répandus sur l’arène,Ils s’y rangent en cercle,‖ ils attaquent un frêne,Qui robuste, noueux,‖ élancé dans les airs,D’épais et longs rameaux‖ couvre les bords déserts.Sous l’effort de leurs dents,‖ à grand bruit, sur la plageIl tombe ; il a perdu‖ l’honneur de son feuillage.
TANDIS que par la foule‖ à la hâte emporté,Le tronc au sein des eaux‖ roule précipité,D’autres, que dans leur marche‖ un vieux chef accompagne,D’arbres moins vigoureux‖ dépeuplent la campagne,Les portent jusqu’au fleuve,‖ et nerveux matelots,Les font d’un cours heureux‖ naviger sur les flots.Des pieux en sont formés.‖ Une magique adresseDans l’onde en pilotis‖ les enfonce, les dresse.On enlace autour d’eux‖ le souple balizier,Et le saule flexible,‖ et le docile osier.Celui-ci va, revient ;‖ et voyageur agile,Sur sa queue applatie‖ il emporte l’argile,Qu’en ciment sous ses piés‖ un autre ramollit.De ce limon broyé‖ la digue se remplit,S’élève, sort enfin‖ des eaux qu’elle domine,Et déjà sur le pont‖ le castor s’achemine.Solide monument !‖ Son immense longueurÉtonne des humains‖ l’adresse et la vigueur.
CES travaux achevés,‖ la sage républiqueSe partage en tribus,‖ et par grouppes s’appliqueÀ créer une ville,‖ où sous trente maisons,Elle doit voir renaître‖ et mourir deux saisons.Le travail recommence ;‖ et le double rivageDes arbres qu’il nourrit‖ souffre encor le ravage.De leurs vastes débris‖ à la glaise mêlés,Naissent des pavillons‖ avec art modelés :Ils montent, couronnés‖ d’une cime arrondie.
TELLE on vit s’élever‖ aux champs de NumidieLa ville, où les troyens,‖ du naufrage assaillis,Furent par une reine‖ en triomphe accueillis.Ici, pour décorer‖ l’enceinte d’un théâtre,Le ciseau façonnoit‖ le porphyre, l’albâtre ;Là, regnoient dans les airs‖ les creneaux d’une tour ;Plus loin, s’ouvroit d’un port‖ le spacieux contour ;Et prodiguant par tout‖ leurs travaux et leurs veilles,Les arts au fils d’Anchise‖ étaloient des merveilles.
QUE les vents, désormais‖ de sa cité jaloux,L’assiègent ; le castor‖ insulte à leur courroux.Le buis et le sapin,‖ qu’épargne la froidure,Prêtent à son sommeil‖ des tapis de verdure.Les querelles jamais‖ ne troublent ses loisirs ;Et lorsque, ramenant‖ la saison des plaisirs,L’amour viendra regner‖ sur ce peuple amphibie,Le castor, peu semblable‖ aux monstres de Lybie,N’ira point, altéré‖ de combats et de sang,Défier un rival‖ et lui percer le flanc :Aimé de sa compagne,‖ il lui reste fidèle.
MAIS nous qui l’admirons,‖ nous sert-il de modèle ?Savons-nous comme lui,‖ sans haîne, sans discords,De l’ordre social‖ respecter les accords ?Le seul helvétien‖ lui ressemble peut-être.Dans ses Alpes caché,‖ libre et digne de l’être,Ignorant notre luxe‖ et nos folles erreurs,Du sol qui le nourrit‖ il aime les horreurs.
HELVÉTIQUES tribus,‖ sur vos roches fameuses,D’où tombent cent torrens‖ en ondes écumeuses,Heureux, qui maintenant,‖ comme vous, à longs traits,Goûte l’air frais et pur‖ de vos vieilles forêts !Ah ! Tandis que sur nous‖ le cancer règne encore,Que sous un ciel d’airain‖ le soleil nous dévore ;Tandis que haletant,‖ l’homme, ainsi que les fleurs,Baisse un front accablé‖ sous le faix des chaleurs,Monts, chantés par Haller,‖ recevez un poëte !
ERRANT parmi ces rocs,‖ imposante retraite,Au front du Grindelval‖ je m’élève, et je voi,Dieux ! Quel pompeux spectacle‖ étalé devant moi !Sous mes yeux enchantés,‖ la nature rassembleTout ce qu’elle a d’horreurs‖ et de beautés ensemble,Dans un lointain qui fuit‖ un monde entier s’étend.
EH ! Comment embrasser‖ ce mêlange éclatantDe verdure, de fleurs,‖ des moissons ondoyantes,De paisibles ruisseaux,‖ de cascades bruyantes,De fontaines, de lacs,‖ de fleuves, de torrens,D’hommes et de troupeaux‖ sur les plaines errans,De forêts de sapins‖ au lugubre feuillage,De terreins éboulés,‖ de rocs minés par l’âgePendans sur des vallons‖ que le printems fleurit,De côteaux escarpés‖ où l’automne sourit,D’abymes ténébreux,‖ de cimes éclairées,De nèges couronnant‖ de brûlantes contrées,Et de glaciers enfin,‖ vaste et solide mer,Où règne sur son trône‖ un éternel hyver ?
LÀ, pressant à ses pieds‖ les nuages humides,Il hérisse les monts‖ de hautes pyramides,Dont le bleuâtre éclat,‖ au soleil s’enflammant,Change ces pics glacés‖ en murs de diamant,Là, viennent expirer‖ tous les feux du solstice.Envain l’astre du jour,‖ embrasant l’écrevisse,D’un déluge de flamme‖ assiège ces déserts :La masse inébranlable‖ insulte au roi des airs.Mais trop souvent la nège‖ arrachée à leur cimeRoule en bloc bondissant,‖ court d’abyme en abyme,Gronde comme un tonnerre,‖ et grossissant toujoursÀ travers les rochers‖ fracassés dans son cours,Tombe dans les vallons,‖ s’y brise, et des campagnesRemonte en brume épaisse‖ au sommet des montagnes.
SI je quitte ces lieux,‖ si je vole aux climats,Que jamais n’ont blanchis‖ la glace et les frimats,À mes regards encor‖ ce mois offre en spectacleLe Nil, qui fuit sa rive‖ et roule sans obstacle.
CE fleuve, qui long tems‖ nous cela son berceau,Échappé de Goyame‖ en rapide ruisseau,Du vaste Dambéa‖ traverse le domaine.Sous des isles sans nombre‖ il recourbe, il promèneSes flots purs, couronnés‖ de lauriers toujours verds.Bientôt devenu roi‖ de vingt fleuves divers,Entraînant avec lui‖ leurs ondes tributaires,Par de puissans états,‖ par des lieux solitaires,Aux bornes de Nubie‖ il court impétueux.Envain pour le dompter,‖ mille rocs tortueuxDu sauvage mosho‖ hérissent la contrée,Et remparts de l’Égypte,‖ en défendent l’entrée ;De ses flots mutinés‖ que l’écume blanchit,Le Nil couvre ces monts,‖ s’enlève et les franchit ;Il tombe : les échos,‖ dans les rocs qu’il inonde,Répètent longuement‖ le fracas de son onde.
MAIS qu’il roule d’un cours‖ plus bruyant et plus fier,Aujourd’hui qu’étalé‖ comme une vaste mer,Il s’est enflé des eaux,‖ dont l’humide tropiqueCouvre depuis trois mois‖ le sol éthiopique !Dans le calme annuel‖ des vents étésiens,En triomphe, il arrive‖ aux bords égyptiens,Y répand en grondant‖ sa vague débordée ;Tout nage : et cependant‖ cette Égypte inondéeRend grâces par des jeux,‖ des festins et des chantsAu fleuve nourricier‖ égaré dans ses champs.Pour elle, un mois entier‖ n’est qu’une longue fête.
QU’UN destin différent‖ pour l’Europe s’apprête !Ils approchent les jours,‖ où nos sillons dorésVerront les moissonneurs‖ du midi dévorésSe noircir à ses feux,‖ et d’une main lasséeÀ peine soulever‖ la faucille émoussée :Ils vont pousser encor‖ des soupirs douloureux,En recueillant des fruits‖ qui ne sont pas pour eux.
AH ! Du moins, si des loix‖ dignes des tems antiques,Par quelque fête aimable,‖ aux fatigues rustiquesEncourageoient ce peuple,‖ et lui rendoient plus douxLes pénibles labeurs‖ qu’il dévore pour nous :Mais pourvu que les fruits‖ de son humble héritageDu trône et de l’autel‖ grossissent le partage ;Qu’importe qu’au travail‖ il vive condamné !Pour goûter le bonheur‖ le peuple est-il donc né ?
COMBIEN l’antiquité,‖ politique plus sage,Du suprême pouvoir‖ fit un plus noble usage !Pour mieux enchaîner l’homme‖ à ses champs paternels,Par un culte riant,‖ par des jeux solemnels,Elle eut soin d’embellir‖ le cercle de l’année.Près des eaux, sous un bois,‖ de festons couronnée,La foule des colons‖ chantoit les immortels,Et trouvoit le plaisir‖ jusqu’aux piés des autels.La danse, les concerts,‖ un aimable tumulte,Les jeux, le tendre amour‖ se mêloient à ce culte :L’homme, alors ranimé‖ par des jours de repos,En aimoit plus ses bois,‖ ses champs et ses troupeaux.
VOYEZ Rome agricole,‖ et cependant guerrière.Avant que le cancer,‖ au bout de sa carrière,Lui donnât en fuyant‖ le signal des moissons,Aux sons du chalumeau‖ mariés aux chansons,Elle ouvroit pour son peuple‖ une fête champêtre.Le vorace animal,‖ que le chêne voit paître,Autour des blés, trois fois‖ en pompe promené,De folâtres danseurs‖ marchoit environné.Sur l’autel de Cérès,‖ serpentoit en guirlandesLe feuillage du chêne ;‖ et de douces offrandes,Du miel, du vin, du lait‖ ensemble confondusExhaloient leurs parfums,‖ à longs flots répandus.La victime expiroit.‖ Sous la verte feuillée,La nuit parmi les jeux‖ retrouvoit l’assemblée ;Et quand le roi du jour‖ lançoit de nouveaux traits,Ils couroient plus joyeux‖ moissonner leurs guérets.POUR nous, à qui les mois‖ plus lentement préparentLes ondoyans trésors‖ dont nos rives se parent,Avant que du lion‖ s’irritent les chaleurs,Dépouillons de son miel‖ le peuple amant des fleurs.Mais gardons d’imiter‖ ce maître inéxorable,Qui, dans l’ombre des nuits‖ aux crimes favorable,Enflamme sous la ruche‖ un bucher sulphureux.Le repos, le sommeil‖ sur cet asyle heureuxRegnoit ; et tout-à-coup‖ la vapeur dévoranteS’élève à flots pressés‖ dans la ruche odorante,S’élargit, et frappant‖ de son venin jalouxL’abeille, accoutumée‖ à des parfums plus doux,Arrache à leurs palais‖ et le peuple et la reine,Déjà mourans d’ivresse‖ et couchés sur l’arène.
C’EN est trop : et s’il faut‖ que les cruels humainsSignalent par le sang‖ le pouvoir de leurs mains,Aujourd’hui, vers les bords‖ où l’Europe commence,Le commerce leur ouvre‖ une carrière immense.Qu’ils volent à travers‖ une mer de glaçonsCombattre et déchirer‖ les monstrueux poissons,Que l’océan du nord‖ voit bondir sur son onde.
CES monstres, relegués‖ aux limites du monde,À peine ont découvert‖ à l’œil des matelotsLa masse de leurs corps‖ allongés sur les flots,Que s’élançant vers eux‖ sur un bateau fragile,L’intrepide nocher‖ vogue d’un cours agile,Se place sur la poupe,‖ et d’un bras assuréAu monstre plus voisin‖ pousse un dard acéré.Le féroce animal,‖ que la rage transporte,Pousse un long meuglement ;‖ il s’échappe, il emporteAvec lui sous les flots‖ le trait qui l’a percé :L’onde fume du sang‖ de la plaie élancé.
EN vain pour échapper‖ au fer qui le tourmente,Il remonte à grand bruit‖ sur la vague écumante ;Envain pour respirer,‖ par ses doubles évents,Il vomit l’onde amère‖ et repousse les ventsLa baleine, et de force‖ et de sang épuisée,Livre à ses ennemis‖ une conquête aisée.Les barbares, en foule‖ autour d’elle assemblés,Lui déchirent les flancs‖ de harpons redoublés.Elle meurt. Acharnés‖ sur ce monstre sauvage,Par des chaînes de fer‖ on le traîne au rivage :Tout mort qu’il est, sa vue‖ inspire encor l’horreur.Tel étoit ce python,‖ qui, gonflé de fureur,Rouloit son vaste corps‖ dans la fange croupie,Quand l’onde vengeresse‖ eût noyé l’homme impie.
VOUS cependant, nochers,‖ dont ces reines des eauxOnt d’une proie immense‖ enrichi les vaisseaux,Revenez, hâtez-vous ;‖ craignez que la geléeNe hérisse la mer‖ de glace emmoncelée.Le midi vous rappelle ;‖ il attend que vos mâtsLui portent les trésors‖ des sauvages climats.
MAIS ces fanons grossiers,‖ qui retiendroient captiveEt l’aimable jeunesse‖ et l’enfance plaintive ;Ah ! Rendez à la mer‖ ce butin malheureux :Nous n’avons su que trop,‖ par un art désastreux,En former des prisons,‖ où notre extravaganceD’une taille naissante‖ enchaînoit l’élégance.Barbares ennemis‖ de nos propres enfans,Ainsi nous attristions‖ l’aurore de leurs ans.Pouvoient-ils déployer‖ dans leurs dures entravesCet aimable gaîté,‖ qui fuit loin des esclaves ?Insensés ! Nous pensions‖ leur prêter des appas ;Et pour les embellir,‖ nous hâtions leur trépas.
ENFIN Rousseau parut.‖ Il vit la tendre enfanceMalheureuse, opprimée ;‖ il en prit la défense :À son antique chaîne‖ il l’arrache à jamais.Enfans, rendez-lui grâce ;‖ et vous, qui désormaisVerrez en liberté‖ vos jeunes charmes craître,Belles, pardonnez-lui,‖ si trop sage peut-êtreIl borna votre gloire,‖ et d’une austère main,De la célébrité‖ vous ferma le chemin.Cent exemples fameux,‖ répétés d’âge en âge,Vous servent contre lui‖ d’éloquent témoignage.Eh ! Quels arts par vos mains‖ ne furent embellis ?Quels lauriers, quels honneurs‖ n’avez-vous point cueillis ?La valeur même encor‖ ajoute à vos conquêtes ;Et Mars a pour Vénus‖ des palmes toujours prêtes.Oui, j’en atteste ici‖ tout l’empire français ;Beauvais, Beauvais sur-tout‖ sauvé par vos succès.Muse, qui des héros‖ éternises l’histoire,Viens, et monte ma voix‖ au ton de la victoire.
LOUIS régnoit. Vassal‖ infidèle à son roi,Charles, dont le nom seul‖ réveille encor l’effroi,De Beauvais investi‖ foudroyoit les murailles.À ses fiers bourguignons‖ nourris dans les batailles,Vers les ramparts fumans,‖ déjà l’échelle en main,Sur les morts entassés‖ Charle ouvroit un chemin.Le peuple et le soldat,‖ tout fuyoit. Une femmeS’élance ; et d’une voix‖ que la colère enflamme :« N’avez vous plus de roi ?‖ N’avez vous plus d’enfans,» Lâches ? Eh bien ! Fuyez :‖ seule, je les défends. »Hachette, c’est le nom‖ de la jeune héroïne,Dit et marche. À sa voix‖ une chaleur divineRanime tous les cœurs ;‖ mais trois fois ramenés,Trois fois les citoyens‖ reculent consternés.
ET dans le même instant,‖ aux yeux de la guerrière,Des femmes, qui d’un temple‖ ont franchi la barrière,Cachent dans les tombeaux,‖ cachent sous les autelsLeurs fils, qui s’attachoient‖ à leurs bras maternels :« Quoi ! Vous pouvez combattre,‖ et vous versez des larmes !» Laissez à vos maris‖ la peur et les allarmes,» Marchons ; et les forçant‖ à rougir devant nous,» Soyez hommes pour eux,‖ s’ils sont femmes pour vous. »Lorsque dans les forêts‖ une meute aboyante,De la trompe et du cor‖ entend la voix bruyante,Rapide elle s’élance,‖ et s’élevant par bonds,Du cerf épouvanté‖ suit les pas vagabonds ;Tel d’audace brûlant‖ vole un sexe timide :Il marche aux ennemis‖ en colonne intrépide,Et la pique à la main,‖ Hachette le conduit.Du nouveau bataillon‖ le spectacle et le bruitÉbranlent l’assaillant :‖ il recule, il s’étonne.
PLANTÉ sur un creneau,‖ d’où le salpêtre tonne,Dans la soie et l’azur‖ de ses replis mouvans,L’étendard de Bourgogne‖ emprisonnoit les vents ;Charles, déjà vainqueur,‖ le couvroit de sa lance :Hachette voit l’enseigne ;‖ elle vole, s’élance,Du prince cuirassé‖ brave et trompe le dard :Le bras de l’Amazone‖ enlève l’étendard.Privé de tous les siens,‖ dont il pleure la chûte,Charles seul, sans épée,‖ à tous les traits en butte,Charles fuit ; et les murs,‖ à jamais raffermis,Reposent triomphans‖ sous l’ombrage des lys.
D’HACHETTE et de son nom‖ garde bien la mémoire,France ! Et si dans Beauvais,‖ encor plein de sa gloire,Moi, qui jeune aux autels‖ formant un doux lien,Viens à ce nom sacré‖ d’associer le mien,Oh ! Si je porte un jour‖ mon filial hommage,Entretiens-moi d’Hachette,‖ offre-moi son image,Que j’y puisse attacher‖ mon œil religieux,Et couronner de fleurs‖ ce front victorieux !
QUELLES fleurs toutefois‖ offrir à sa statue,Aujourd’hui que pleurant‖ sa vigueur abattue,La terre voit regner‖ aux célestes lambrisLe lion de Némée‖ et le chien de Procris ?Ministres de l’été,‖ leur souffle décoloreL’émail, qu’en nos jardins‖ le printems fit éclore ;Sur ses bras tortueux‖ languissamment penché,Le triste chèvre-feuille‖ expire desséché ;Le pavot à ses piés‖ voit tomber sa couronne ;Le panache azuré‖ dont l’iris s’environne,Effeuillé par les vents,‖ flotte dans les bosquets,Le lilas tout honteux,‖ cherche envain ses bouquets ;De l’amoureux pastour‖ la parure est flétrie ;Le gazon pâlissant‖ languit dans la prairie ;Et jusqu’au fond des bois‖ les chênes, les ormeauxD’un feuillage moins verd‖ ont bruni leurs rameaux.
SOUS les feux que vomit‖ l’ardente canicule,Le fleuve resserré‖ plus lentement circule.Ô surprise ! à l’aspect‖ d’un si foible ruisseau,Le voyageur s’arrête,‖ et le croit au berceau.Son œil demande envain‖ aux canaux solitairesCes mouvantes forêts,‖ ces barques tributaires,Qui, voguant aux cités,‖ leur portoient tour-à-tourEt les trésors d’Olinde‖ et les fruits d’alentour.Ces magasins flottans‖ des régions fertilesSur l’arène des ports‖ languissent inutiles ;Et près d’eux, le nocher,‖ à regret spectateur,De l’onde paresseuse‖ accuse la lenteur.La campagne brûlante‖ et poudreuse et déserteOffre de toutes parts‖ sa surface entr’ouverte.L’homme le plus robuste‖ a perdu sa vigueur ;Le génie épuisé‖ s’endort dans la langueur,Et les enfans du Pinde,‖ à chanter inhabiles,Sentent leur lyre d’or‖ fuir de leurs mains débiles.
MAIS que dis-je ! Ah ! Je puis,‖ aux traits brûlans du jour,Opposer des forêts‖ le paisible séjour,Jardins majestueux‖ qu’a plantés la nature,Et dont l’antique honneur‖ rajeunit sans culture,Ô forêts ! Ouvrez-moi‖ vos sentiers tournoyans ;Courbez-vous sur ma tête‖ en dômes verdoyans :Plongé sous votre ombrage‖ aux sources du délire,Je vais encor, je vais‖ faire entendre ma lyre.
CIEL ! Sous leurs pavillons‖ j’entre à peine ; et dans moiLeur ténébreux lointain‖ imprime un saint effroi :Dans ce désert muet‖ lentement je m’avance,Et je crois habiter‖ le palais du silence.Qu’aisément aujourd’hui‖ je pardonne à l’erreur,Qui, frappant nos ayeux‖ d’une secrette horreur,Pour eux, changeoit les bois‖ en vénérable enceinte,Que les dieux remplissoient‖ de leur majesté sainte !Eh ! N’éprouvons-nous point‖ sous ces portiques verdsQu’on croit sentir la main‖ qui régit l’univers,Que nos jeunes pensers‖ en raison se transforment,Et que nos passions‖ se taisent et s’endorment ?
LE seul amour y veille.‖ Oui, c’est dans les forêtsQu’à notre ame attentive‖ il parle de plus près.C’est-là que dans le sein‖ d’une belle ingénue,Un trouble intéressant‖ par degrés s’insinue ;Que son œil affoibli‖ craint les rayons du jour,Et que sa voix expîre‖ en longs soupirs d’amour.
VOUS, esclaves flétris‖ et des cours et des villes,Qui prodiguez votre ame‖ à des maîtresses viles,Vous croyez être amans ?‖ Non, vous ne l’êtes pas.Des palais, où Phryné‖ vous vendit ses appas,Le véritable amour‖ et s’indigne et s’exile ;Enfant de la nature,‖ il en cherche l’asyle.L’amour aime des bois‖ les dédales épais,S’enfonce dans leur ombre,‖ et s’y nourrit en paix.
DANS les forêts encor,‖ les rois de l’harmonieAssis ou vagabonds‖ retrouvent le génie.Là, s’égaroit Orphée,‖ en modulant ces airs,Par qui fut attendri‖ le rocher des déserts ;Là, d’Achille et d’Hector‖ le chantre vénérable,Ainsi que leurs exploits,‖ rendit son nom durable ;Là, prenant tour-à-tour‖ la lyre et les pipeaux,Virgile célébroit‖ les rois et les troupeaux.
AIMABLES enchanteurs,‖ nos guides et nos maîtres,Jadis je ne pouvois,‖ comme vous, sous des hêtres,Tromper la canicule‖ et défier ses traits.Malgré moi-même, hélas !‖ Exilé des forêts,Malgré moi, je vivois‖ enchaîné dans les villes :J’y voyois le démon‖ des discordes civiles,Dans le palais des rois,‖ triompher impuni,Et toujours aux vertus‖ le malheur réuni.Souvent je m’écriois ?‖ « ô ciel ! Quand la fortune» Voudra-t-elle adoucir‖ sa rigueur importune ?» Ah ! Si je puis trouver‖ un terme à ses refus,» Vous me verrez alors‖ sous vos dômes touffus,» Verdoyantes forêts !‖ Et vous, claires fontaines,» Qui coupez en fuyant‖ leurs routes incertaines,» Sur vos gazons mousseux‖ j’irai me reposer !» Les amours et leur sœur‖ m’y viendront courtiser.» D’un long et doux sommeil‖ j’y goûterai l’ivresse ;» Et lorsque m’arrachant‖ à sa molle paresse,» Je voudrai des saisons‖ célébrer les bienfaits,» Ou chanter des héros‖ l’audace et les hauts-faits,» Je n’y trouverai point‖ les muses indociles,» Et mes vers couleront‖ plus doux et plus faciles. »
AINSI, d’un doux repos‖ mes desirs envieuxChaque jour sans relâche‖ importunoient les dieux ;Mais l’oreille des dieux‖ obstinément ferméeLaissoit mes vœux perdus‖ s’exhâler en fumée :Hélas ! Déjà pour moi‖ n’existoient plus les champs.
LE ciel m’exauce enfin.‖ Noble appui de mes chants,L’ami du laboureur‖ et des fils d’UranieAu calme des forêts‖ a rendu mon génie ;Sa main vient de m’ouvrir‖ les routes du bonheur.Oh ! Si je puis un jour‖ y rencontrer l’honneur,Si je puis mériter‖ que le Pinde m’avoue,Et m’orne des lauriers‖ du chantre de Mantoue,J’irai, tout rayonnant‖ d’une noble fierté,Les offrir à l’auteur‖ de ma félicité ;Et lui montrant l’envie‖ à ses pieds étouffée,À sa vertu modeste‖ ériger un trophée.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 231((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a encore / décore féminine, classiqueb loix / emplois masculine, classiquec durée / azurée féminine, classiqued pavillon / tourbillon masculine, classiquee planétaire / tributaire féminine, classiquef resplendit / s’arrondît masculine, classiqueg vallées / salées féminine, classiqueh moissons / glaçons masculine, classiquei Baltique / asiatique féminine, classiquej s’enrichît / blanchît masculine, classiquek féconde / Golconde féminine, classiquel eaux / roseaux masculine, classiquem Finlande / d’Islande féminine, classiquen glacés / entassés masculine, classiqueo baleines / plaines féminine, classiquep démolis / lys masculine, classiqueq d’industrie / patrie féminine, classiquea rivaux / travaux masculine, classiqueb rassemble / ensemble féminine, classiquec excités / cités masculine, classiquea l’arène / frêne féminine, classiqueb airs / déserts masculine, classiquec plage / feuillage féminine, classiquea emporté / précipité masculine, classiqueb accompagne / campagne féminine, classiquec matelots / flots masculine, classiqued adresse / dresse féminine, classiquee balizier / osier masculine, classiquef agile / l’argile féminine, classiqueg ramollit / remplit masculine, classiqueh domine / s’achemine féminine, classiquei longueur / vigueur masculine, classiquea république / s’applique féminine, classiqueb maisons / saisons masculine, classiquec rivage / ravage féminine, classiqued mêlés / modelés masculine, classiquee arrondie / Numidie féminine, classiqueb assaillis / accueillis masculine, classiquec théâtre / l’albâtre féminine, classiqued tour / contour masculine, classiquee veilles / merveilles féminine, classiquea jaloux / courroux masculine, classiqueb froidure / verdure féminine, classiquec loisirs / plaisirs masculine, classiqued amphibie / Lybie féminine, classiquee sang / flanc masculine, classiquef fidèle / modèle féminine, classiqueb discords / accords masculine, classiquec peut-être / l’être féminine, classiqued erreurs / horreurs masculine, classiquea fameuses / écumeuses féminine, classiqueb traits / forêts masculine, classiquec encore / dévore féminine, classiqued fleurs / chaleurs masculine, classiquee poëte / retraite féminine, classiqueb voi / moi masculine, classiqued s’étend / éclatant masculine, classiqueb ondoyantes / bruyantes féminine, classiquec torrens / errans masculine, classiqued feuillage / l’âge féminine, classiquee fleurit / sourit masculine, classiquef éclairées / contrées féminine, classiqueg mer / hyver masculine, classiquea humides / pyramides féminine, équivalenteb s’enflammant / diamant masculine, classiquec solstice / l’écrevisse féminine, classiqued déserts / airs masculine, classiquee cime / abyme féminine, classiquef toujours / cours masculine, classiqueg campagnes / montagnes féminine, classiquea climats / frimats masculine, classiqueb spectacle / obstacle féminine, classiquea berceau / ruisseau masculine, classiqueb domaine / promène féminine, classiquec verds / divers masculine, classiqued tributaires / solitaires féminine, classiquee impétueux / tortueux masculine, classiquef contrée / l’entrée féminine, classiqueg blanchit / franchit masculine, classiqueh inonde / onde féminine, classiquea fier / mer masculine, classiqueb tropique / éthiopique féminine, classiquec étésiens / égyptiens masculine, classiqued débordée / inondée féminine, classiquee chants / champs masculine, classiquef fête / s’apprête féminine, classiqueb dorés / dévorés masculine, classiquec lassée / émoussée féminine, classiqued douloureux / eux masculine, classiquea antiques / rustiques féminine, classiqueb doux / nous masculine, classiquec héritage / partage féminine, classiqued condamné / né masculine, classiquea sage / usage féminine, classiqueb paternels / solemnels masculine, classiquec l’année / couronnée féminine, classiqued immortels / autels masculine, classiquee tumulte / culte féminine, classiquef repos / troupeaux masculine, classiquea guerrière / carrière féminine, classiqueb moissons / chansons masculine, classiquec champêtre / paître féminine, classiqued promené / environné masculine, classiquee guirlandes / offrandes féminine, classiquef confondus / répandus masculine, classiqueg feuillée / l’assemblée féminine, classiqueh traits / guérets masculine, classiquei préparent / parent féminine, classiquej chaleurs / fleurs masculine, classiquek inéxorable / favorable féminine, classiquel sulphureux / heureux masculine, classiquem dévorante / odorante féminine, classiquen jaloux / doux masculine, classiqueo reine / l’arène féminine, classiquea humains / mains masculine, classiqueb commence / immense féminine, classiquec glaçons / poissons masculine, classiqued onde / monde féminine, classiquec fragile / agile féminine, classiqued assuré / acéré masculine, classiquee transporte / emporte féminine, classiquef percé / élancé masculine, classiquea tourmente / écumante féminine, classiqueb évents / vents masculine, classiquec épuisée / aisée féminine, classiqued assemblés / redoublés masculine, classiquee sauvage / rivage féminine, classiquef l’horreur / fureur masculine, classiqueg croupie / impie féminine, classiquea eaux / vaisseaux masculine, classiqueb gelée / emmoncelée féminine, classiquec mâts / climats masculine, classiquea captive / plaintive féminine, classiqueb malheureux / désastreux masculine, classiquec extravagance / l’élégance féminine, classiqued enfans / ans masculine, classiquee entraves / esclaves féminine, classiquef appas / trépas masculine, classiquea enfance / défense féminine, classiqueb jamais / désormais masculine, classiquec craître / peut-être féminine, classiqued main / chemin masculine, classiquee âge / témoignage féminine, classiquef embellis / cueillis masculine, classiqueg conquêtes / prêtes féminine, classiqueh français / succès masculine, classiquei l’histoire / victoire féminine, classiquea roi / l’effroi masculine, classiqueb murailles / batailles féminine, classiqued femme / enflamme féminine, classiquee d’enfans / défends masculine, classiquef héroïne / divine féminine, classiqueg ramenés / consternés masculine, classiquea guerrière / barrière féminine, classiqueb autels / maternels masculine, classiquec larmes / allarmes féminine, classiqued nous / vous masculine, classiquee aboyante / bruyante féminine, classiquef bonds / vagabonds masculine, classiqueg timide / intrépide féminine, classiqueh conduit / bruit masculine, classiquei s’étonne / tonne féminine, classiqueb mouvans / vents masculine, classiquec lance / s’élance féminine, classiqued dard / l’étendard masculine, classiquee chûte / butte féminine, classiquef raffermis / lys masculine, classiquea mémoire / gloire féminine, classiqueb lien / mien masculine, classiquec hommage / image féminine, classiqued religieux / victorieux masculine, classiquea statue / abattue féminine, classiqueb lambris / Procris masculine, classiquec décolore / éclore féminine, classiqued penché / desséché masculine, classiquee couronne / s’environne féminine, classiquef bosquets / bouquets masculine, classiqueg flétrie / prairie féminine, classiqueh ormeaux / rameaux masculine, classiquea canicule / circule féminine, classiqueb ruisseau / berceau masculine, classiquec solitaires / tributaires féminine, classiqued tour-à-tour / d’alentour masculine, classiquee fertiles / inutiles féminine, classiquef spectateur / lenteur masculine, classiqueg déserte / entr’ouverte féminine, classiqueh vigueur / langueur masculine, classiquei inhabiles / débiles féminine, classiquea jour / séjour masculine, classiqueb nature / culture féminine, classiquec tournoyans / verdoyans masculine, classiqued délire / lyre féminine, classiquea moi / effroi masculine, classiqueb m’avance / silence féminine, classiquec l’erreur / horreur masculine, classiqued enceinte / sainte féminine, classiquee verds / l’univers masculine, classiquef transforment / s’endorment féminine, classiquea forêts / près masculine, classiqueb ingénue / s’insinue féminine, classiquec jour / d’amour masculine, classiquea villes / viles féminine, classiqueb pas / appas masculine, classiquec s’exile / l’asyle féminine, classiqued épais / paix masculine, classiquea l’harmonie / génie féminine, classiquec vénérable / durable féminine, classiqued pipeaux / troupeaux masculine, classiquea maîtres / hêtres féminine, classiquec villes / civiles féminine, classiqued impuni / réuni masculine, classiquee fortune / importune féminine, classiquef refus / touffus masculine, classiqueg fontaines / incertaines féminine, classiqueh reposer / courtiser masculine, classiquei l’ivresse / paresse féminine, classiquej bienfaits / hauts-faits masculine, classiquek indociles / faciles féminine, classiquea envieux / dieux masculine, classiqueb fermée / fumée féminine, classiquec champs / chants masculine, classiqueb d’Uranie / génie féminine, classiquec bonheur / l’honneur masculine, classiqued m’avoue / Mantoue féminine, classiquee fierté / félicité masculine, classiquef étouffée / trophée féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.9· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
462 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Moïs, Paris, imprimerie de Quillau, 1779· numérisation wikisource.org· Sources