Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les Mois, 1779· Les mois d’été

Juin

Jean-Antoine Roucher· CHANT QUATRIÈME· alexandrins, 568 vers

OH ! Qui m’aplanira‖ ces formidables roches,Qui de l’Etna fumant‖ hérissent les approches,Ces gouffres, soupiraux‖ des gouffres de Pluton,Où mourut Empédocle‖ et que franchit Platon !

DEBOUT sur ces hauteurs,‖ où l’homme en paix mépriseLa foudre, qui sous lui‖ roule, gronde et se brise ;D’où la Sicile, au loin‖ sur trois fronts s’étendant,Oppose un triple écueil‖ à l’abyme grondant :D’où l’œil embrasse enfin‖ les sables de Carthage,La Grèce et ses deux mers,‖ Rome et son héritage,Je veux voir le soleil‖ de sa couche sortir,De sa brillante armure‖ en héros se vêtir,Et traînant les gémeaux‖ à son char de victoire,Monter sous le cancer‖ au faîte de sa gloire.

UN dieu m’exauce ; un dieu‖ m’emporte vers Enna :Je vole, je parviens‖ au sommet de l’Etna.La nuit, en ce moment,‖ dans les plis de ses voilesSe cache, et sur ses pas‖ entraînant les étoiles,Elle fuit devant l’aube‖ au visage d’argent,Que ramène en ce mois‖ un char plus diligent.Tout-à-coup les forêts,‖ n’aguère abyme informe,Qu’enveloppoit la nuit‖ de sa robe uniforme,Semblent, ainsi qu’au jour‖ où naquit l’univers,Éclore, et s’ombrager‖ de leurs panaches verds.La scène s’agrandit ;‖ la mer s’étend, s’allonge ;Dans son immensité‖ l’horizon se prolonge ;L’orient va r’ouvrir‖ son palais de vermeil,Il l’ouvre ; et tout armé‖ s’élance le soleil.Te voilà donc, guerrier,‖ dont la valeur terrasseLes monstres, qu’en son tour‖ le zodiaque embrasse,Infatigable Hercule,‖ enfant du roi des dieux,Qui par douze travaux‖ règnes au haut des cieux !

TE voilà !… qu’en ce jour,‖ ô prince de l’année,La terre, de ton œil‖ par-tout environnée,Adore de ton char‖ le cours triomphateur,Et pleine de tes dons‖ chante son bienfaiteur !Oh ! Tu méritois bien‖ ce pur tribut d’hommages,Que te paya long-tems‖ la sagesse des mages,Eux, qui près de l’Hydaspe,‖ en longs habits de lin,Attendoient ton réveil,‖ l’encensoir à la main,Et saluant en chœur‖ ta clarté paternelle,Chantoient : gloire au très-haut !‖ Sa course est éternelle.

QU’IL est beau ton destin !‖ Présent à tous les lieux,Soleil ! Tu remplis seul‖ l’immensité des cieux ;De l’aurore au midi,‖ du couchant jusqu’à l’ourse,Tu pousses tes exploits :‖ rien ne borne ta course.Que dis-je ? Eh ! Ton pouvoir‖ est bien plus grand encor,Dieu des airs ! Tu régis‖ l’harmonieux accordDe la céleste armée‖ au sein du vide errante ;C’est toi qui l’y suspends :‖ ta force pénétranteL’écarte, et tour-à-tour‖ la ramenant vers toi,En contraint tous les corps‖ à t’escorter en roi.Tu les enrichis tous,‖ mais la terre jalouseÉtale tes bienfaits‖ en orgueilleuse épouse.Jardins parés de fleurs‖ et prodigues d’encens,Humides prés, vêtus‖ de gazons verdissans,Vastes forêts, vergers‖ où Pomone respire,Plaines, qui de Cérès‖ forment le riche empire,Côteaux chers à Bacchus,‖ tout germe à ta chaleur ;Ta flamme leur départ‖ la vie et la couleur,Tandis que de leurs flancs,‖ une mort éternelleGlaceroit, sans tes feux,‖ la vigueur maternelle.

POUR toi, rien ne ternit‖ ton antique splendeur ;Tu ne vieillis jamais :‖ non, soleil, ton ardeur,Du tems qui détruit tout,‖ n’a point senti l’atteinte.Cent trônes renversés‖ pleurent leur gloire éteinte.Là, tu vis dans la flamme‖ Ilion s’engloutir ;Ici, gît au tombeau‖ le cadavre de Tyr ;Là Rome des césars‖ a passé comme une ombre ;Les peuples et les jours‖ s’écouleront sans nombre :Toi seul, au haut des airs,‖ victorieux du tems,Tu contemples en paix‖ ses débris éclatans.Tes temples sont tombés,‖ et le dieu vit encore.Ce colosse n’est plus,‖ qui du fils de l’aurore,Ou plutôt de toi-même‖ emblême ingénieux,Rendoit à ton aspect‖ des sons harmonieux :Mais tu brilles toujours‖ sur cette isse ébranlée,Sur Rhode, où se brisa‖ ta statue écroulée.

ME trompé-je, de Rhode,‖ au fond de ce lointain,Ne vois-je point d’ici‖ le boulevard hautain ?Oui ; c’est lui-même : un jour,‖ il deviendra ma proie,Quand ma muse, enfantant‖ une seconde Troye,Y conduira vainqueur‖ ce peuple hospitalier,Qui monta dans Solyme‖ au rang de chevalier,Que tes rayons alors,‖ soleil, dieu de la lyre,Jusqu’aux transports d’Homère‖ échauffent mon délire.Grand astre, tu le sais ;‖ j’ai besoin de tes feux :Avec eux je m’éteins,‖ je renais avec eux.Ah ! Tant que roulera‖ le fuseau de ma vie,Que ta douce clarté‖ ne me soit point ravie !Puisse tourné vers toi‖ mon œil, près du tombeau,Par un dernier regard‖ saluer ton flambeau !

MALHEUREUX, en effet,‖ qui sent mourir sa vue,Et qui doit vivre encor‖ après l’avoir perdue !Il gémit, il s’écrie :‖ « Une immuable loi» Ramène le soleil,‖ et ce n’est plus pour moi !» Je ne goûterai plus‖ cette volupté pure,» Que donnoit à mes sens‖ l’aspect de la nature…» Adieu riante aurore,‖ adieu riantes fleurs,» Où la riche lumière‖ épanche ses couleurs !» Adieu bois et ruisseaux,‖ adieu verte prairie,» Dont l’agneau bondissant‖ paissoit l’herbe fleurie !» Les dieux m’ont envié‖ le bonheur de vous voir.» Et vous, de qui mon cœur‖ adoroit le pouvoir,» Belles, je n’irai plus‖ m’égarer sur vos traces ;» Pour la dernière fois,‖ j’ai contemplé vos grâces,» Votre souris d’amour,‖ ce front brillant d’attraits,» Où de sa douce image‖ un dieu grava les traits.» Peut être suis je loin‖ de ces instans funèbres,» Qui doivent m’entraîner‖ au séjour des ténèbres,» Et l’éternelle nuit‖ a commencé pour moi. »

SOLEIL ! Ainsi pleuroit,‖ les bras tendus vers toi,L’aveugle d’Albion,‖ dont la muse sublimeA peint l’homme naissant‖ et l’infernal abyme.Pour moi, favorisé‖ d’un destin plus heureux,Je n’ai qu’à rendre grâce‖ à l’éclat de tes feux.C’est par toi, que je puis‖ du sommet des montagnesEmbrasser du regard‖ les beautés des campagnes,Contempler la falaise,‖ et la sainte splendeurDes fêtes, où Tourny‖ couronne la pudeur.

QUE ce jour est touchant !‖ Qu’il a d’augustes charmes !Comme l’œil attendri‖ s’ouvre à de douces larmes !Qu’on ne me parle plus‖ de ces solemnités,Du retour de ces jeux‖ que Pindare a chantés :Ce cirque d’Olympie,‖ où le dieu de la guerreFormoit ses nourrissons‖ à ravager la terre,D’un chimérique honneur‖ fascinoit les humains.Qu’on ne me parle plus‖ de ces fameux romains,Qui, parés d’une pompe‖ et cruelle et frivole,Triomphateurs sanglans‖ montoient au capitole :La triste humanité‖ se voiloit devant eux,Et fuyoit, en pleurant‖ des crimes trop heureux :Ici, de la vertu‖ c’est la pompe paisible.

DU fond de la vallée,‖ où, tantôt invisible,Tantôt se déployant‖ sous un ciel découvert,La Maudre, dans la Seine,‖ à flots tardifs se perd,Le visage enflammé,‖ l’œil de larmes humide,Voyez-la s’avancer‖ cette vierge timide,Gilbert, qui la première‖ appellée aux honneurs,Ouvrira de son nom‖ les annales des mœurs :Nom, qui jusqu’à ce jour‖ n’avois eu rien d’illustre,Tu t’ennoblis : mes vers‖ te devront quelque lustre.

AU front de la colline‖ une rose l’attend ;Elle y monte. Un drapeau,‖ devant elle flottant,Sur deux files conduit‖ six pasteurs, six bergères.Des rubans, façonnés‖ en guirlandes légères,À ses habits de lin,‖ mêlent leur incarnat,Auprès d’elle, le chef‖ de l’agreste sénat,Et le sage vieillard,‖ qui lui donna la vie,Marchent : d’un chœur pieux‖ elle arrive suivie.Et cependant, remise‖ au bienfaisant seigneur,Dont la main la conduit‖ au chapeau de l’honneur,Confuse de sa gloire,‖ elle a franchi l’enceinte,Où Dieu voile l’éclat‖ de sa majesté sainte.Aux marches de l’autel,‖ son front avec respectS’incline ; et tous les cœurs,‖ émus à son aspect,Attendent la prière‖ auguste et solemnelle,Qui réclame d’un dieu‖ la bonté paternelle.

LE pontife s’avance,‖ et dit : « ô tout-puissant,» Dont l’amour se complaît‖ dans un cœur innocent !» S’il est vrai qu’ici bas,‖ la vertu la plus pure» Soit du sexe à tes yeux‖ la première parure ;» Quand de fleurs, à regret‖ tu vois dans les cités» Le vice couronner‖ de coupables beautés,» Tu dois sur tes autels‖ voir avec complaisance» La rose, destinée‖ à parer l’innocence.» Bénis la par nos mains ;‖ et quand de cette fleur» Le tems aura terni‖ la fragile couleur,» Que la vierge du moins,‖ devant toi prosternée,» De ses vertus encor‖ vieillisse couronnée ».Il dit ; et le chapeau,‖ que ses mains ont béni,Brille au front de Gilbert‖ attaché par Tourny.

JEUNE Vierge, sortez.‖ Aux portes de ce templeMontrez-vous. Tout un peuple‖ attend ; qu’il vous contemple :Qu’il aime dans vos traits‖ les traits de la vertu.En revoyant ce front,‖ de gloire revêtu,Il sentira des mœurs‖ le charme, la puissance ;Il saura que les mœurs‖ honorent l’indigence.Eh ! Que de cœurs déjà‖ sont noblement jaloux !Que d’autres vont briguer‖ le nom de votre époux !Un jour, ô douce image !‖ Un jour, d’un air aimable,À vos enfans assis‖ autour de votre table,Vous direz vos honneurs ;‖ vous ferez voir ce prix :Et votre jeune fille,‖ avec un doux souris,Interrogeant par fois‖ sa mère qu’elle écoute,Vous l’envîra ce prix,‖ et l’obtiendra sans doute.

MAIS la chaleur s’irrite,‖ et les près sans fraicheurAppellent au travail‖ le robuste faucheur.Il marche par essaim‖ vers l’aimable contrée,Qui vit le grand Henri‖ soupirer pour D’Estrée ;Champs féconds en herbage,‖ où deux fois tous les ansLa faulx vient moissonner‖ les plus riches présens.Là, de côteaux fleuris‖ règne une double chaîne,Qu’ombragent des forêts‖ et de hêtre et de chêne ;À leur pié, que jamais‖ n’a battu l’aquilon,S’élargit et s’allonge‖ un immense vallon.Errante en vingt canaux,‖ l’Oise majestueuseY promène à longs plis‖ son onde tortueuse.Fleuve antique, ornement‖ de ces prés toujours verds,Où robustes vainqueurs‖ des vents et des hyvers,Trois ormeaux, abreuvés‖ de ton onde éternelle,M’ont prêté quelquefois‖ leur ombre fraternelle,Je vais près de tes eaux,‖ spectateur en desir,D’une scène champêtre‖ égayer mon loisir !

QUEL grand peuple, assemblé‖ dans cette vaste plaine,Y brave du midi‖ la dévorante haleine ?Sous le rapide fil‖ d’une tranchante faulx,Qui va, revient sans cesse‖ et frappe à coups égaux,Il fait tomber sans choix‖ sur le sein de CybèleEt l’herbe la plus vile‖ et la fleur la plus belle.Ainsi tombent, ô mort !‖ Sous ton fer meurtrier,Le héros magnanime‖ et le lâche guerrier,Le mortel bienfaisant‖ et l’ingrat qui l’outrage.

UN soin plus doux succède‖ à ce pénible ouvrage,Mille essaims de faneurs‖ s’agitent dispersés.L’un étale au soleil‖ les gazons renversés ;L’autre armé d’un bâton‖ roule sur la prairieL’herbe, que de ses feux‖ le soleil a mûrie.Le visage bruni‖ par l’excès des chaleurs,Les belles du hameau,‖ sous un chapeau de fleurs,Un trident à la main,‖ la gorge demi-nue,De la plaine avec eux‖ parcourent l’étendue ;Des enfans sur leurs pas‖ traînent de longs râteaux ;Enfin lorsque Vesper‖ tombe sur les côteaux,La richesse des près,‖ en meules ramassée,Sur les chars de Cérès‖ monte en ordre entassée.On la traîne au hameau :‖ la foule au même instant,Au son du flageolet,‖ l’accompagne en chantant.

LA nuit vient ; et si-tôt‖ que la grange étonnéeCache les premiers dons‖ que dispense l’année,Vers un espace libre‖ où s’élève un bucherLe flageolet encor‖ les pressant de marcher,À ce joyeux signal‖ ils y volent ensemble.Près du bucher, la troupe‖ en cercle se rassemble,Et pour en dévouer‖ la flamme aux immortels,Attend l’homme sacré‖ qui préside aux autels.

IL paroît dans l’éclat‖ de sa parure sainte,De ce temple sans murs‖ parcourt trois fois l’enceinte ;Et tandis que les voix‖ d’un cortège pieuxFont retentir les airs‖ de chants religieux,Seul, des flancs du bucher‖ il s’approche en silence,D’une torche le frappe ;‖ et la flamme s’élance.Il s’éloigne : les ris,‖ qu’effrayoit son aspect,Prennent sur tous les fronts‖ la place du respect.Sa retraite a donné‖ le signal de la danse :Un aimable délire‖ en trouble la cadence.On se prend, on se quitte,‖ on se reprend encor.Là, l’amour ne blessant‖ qu’avec des flèches d’orInspire à ses sujets‖ une audace charmante.L’un soulève en ses bras‖ la svelte Sélimante ;L’autre vole en passant‖ un rapide baiser,Que la boudeuse Iris‖ feignoit de refuser.Des nestors du canton,‖ plus loin, s’assied un grouppe,Qui de joie et de vin‖ s’enivre à pleine coupe.Le feu baisse ; et l’enfant,‖ qui n’osoit approcher,D’un pié hardi s’enlève‖ et franchit le bucher.

MUSE, dis maintenant‖ quelle sage contrée,La première, ordonna‖ cette pompe sacrée !Le peuple ingénieux,‖ qui sut dans l’orientCacher la vérité‖ sous un voile riant,Tous les ans, par les feux‖ d’un bucher symbolique ;Rendoit grâce au soleil,‖ quand son char moins oblique,Du cercle de leurs mois‖ prêt à finir le tour,Sur l’Euphrate et l’Indus‖ versoit le plus long jour.

EH ! Qui pouvoit mieux peindre‖ à la race premièreCet astre, prodiguant‖ la flamme et la lumière ?Qui mieux eût figuré‖ son trône radieuxQu’un bucher, dont la cîme‖ alloit chercher les cieux ?Brûlant, il ramenoit‖ le jour, quand les étoiles,Cortège de la nuit,‖ illuminent ses voiles.Ô Gange ! Envain ce culte‖ est né dans tes climats ;Il ne t’en souvient plus :‖ mais parmi les frimats,Il vit encor, il vit‖ sur les rocs du rivage,Qui forment de Thulé‖ la ceinture sauvage.C’est-là que le soleil‖ plus visible aux mortels,Par de longs jours sans nuit,‖ demande des autels.

SUR ces bords, où son char,‖ demi-plongé dans l’onde,Sembloit fuir à regret‖ aux limites du monde ;Où quatre heures en deuil,‖ seules formant sa cour,En obliques rayons‖ donnoient un triste jour,Le roi du feu s’élève,‖ agrandit sa carrière,Et du couchant à peine‖ a touché la barrière,Que r’ouvrant au cancer‖ la brûlante saison,Visible, il se promène‖ autour de l’horizon.L’été n’est plus qu’un jour.‖ Loin du bruit des orages,Le ciel laisse dormir‖ l’océan sans naufrages ;La terre se réveille,‖ et prodigue en deux moisLes fleurs, les grains, les fruits,‖ tous les dons à la fois.

TEL que le nautonnier,‖ qu’une trop longue absenceRavît à des enfans‖ plongés dans l’indigence,À des enfans que l’onde‖ entendoit chaque jour,De leur père, aux zéphyrs‖ demander le retour ;Dès qu’à leurs yeux en pleurs‖ brille son doux visage,Il leur rend l’allégresse,‖ il étale au rivageLes biens, dont la fortune‖ a payé ses travaux ;Et tous, dans l’abondance,‖ ont oublié leurs maux :Ainsi quand le soleil‖ y reprend son empire,Dans les champs de l’hécla‖ tout renaît, tout respire.

L’ÉTÉ voit cependant‖ un climat plus heureux,Sur qui le jour s’épanche‖ en rayons amoureux ;Où la nuit lumineuse‖ et fraiche de roséeDonne aux amans rêveurs‖ la paix de l’élisée.France, voilà les lieux‖ où fleurissent tes lys !Nos champs, par la nature‖ et par l’art embellis,Forment un beau théâtre,‖ où variant leur scène,La Garonne et la Loire‖ et le Rhône et la SeineS’épandent, et d’un cours‖ tardif ou diligent,Sous des forêts d’épis‖ roulent à flots d’argent.Ici, sur nos côteaux,‖ la vigne triomphanteSe pare avec orgueil‖ des raisins qu’elle enfante ;Là, du riche olivier‖ le fruit pend en bouquets ;Là, de pommes couverts,‖ nos champs sont des bosquets.Sous les mains du travail,‖ par-tout je vois écloreLes présens réunis‖ de Vertumne et de Flore :Le français a changé‖ sa patrie en jardin.

QUE l’Inde à nos climats‖ insulte avec dédain ;Qu’elle vante l’or pur‖ qui coule dans ses veines,Le faste étincellant‖ de ces parures vaines,Qui d’un sérail esclave‖ enflent la vanité :Eh ! Que sert l’opulence,‖ où gémit la beauté ?Notre sort est plus doux.‖ En de libres campagnes,L’amour voit folâtrer‖ nos riantes compagnes.Nos marais desséchés,‖ nos fleuves contenus,Nos vaisseaux enrichis‖ aux bords les moins connus,Mille fruits transplantés‖ sur nos rives fécondes,Tout nous donne à la fois‖ les trésors des deux mondes.

EH ! Qu’envîroit la France‖ aux climats étrangers ?Elle en a tous les biens‖ et non pas les dangers.L’homme errant n’y craint point‖ ces races écumantesDes dragons, croupissans‖ au sein des eaux dormantes ;L’impitoyable tigre,‖ aigri d’un fiel rongeur,Ne s’enyvre jamais‖ du sang du voyageur :Mais le cerf innocent,‖ la chèvre pétulante,Et le coursier docile‖ et la brebis bêlante,Sous les bois, sur les près,‖ dans les plaines épars,Pour charmer son ennui‖ s’offrent de toutes parts.Il voit du bord des eaux,‖ au sommet des collines,Des châteaux, dominans‖ les campagnes voisines ;Des murs, d’où tonne au loin‖ le bronze protecteur ;Des temples, qui des cieux‖ atteignent la hauteur ;Par des routes d’ombrage‖ à grands frais couronnées,Les Alpes s’unissant‖ au front des Pyrénées,Et contraint par Riquet‖ à partager ses flots,Un seul fleuve aux deux mers‖ porter nos matelots.

TRIOMPHE, heureux français !‖ C’est pour toi qu’UranieAgite sur les arts‖ les flambeaux du génie.Peuples du nord, et vous‖ nos superbes rivaux,Anglois, venez en foule‖ admirer nos travaux !Nos marbres animés‖ à la race futureRedonnent nos héros,‖ la noble architectureÉlève des palais‖ pour les enfans des dieux :La fière poésie,‖ en vers mélodieux,Chante des élémens‖ l’existence éternelle,Et du vaste univers‖ la marche solemnelle.Les émules d’Hypparque,‖ aigles audacieux,D’un vol infatigable‖ ont mesuré les cieux :Les mondes sont comptés…‖ je te salue, ô terre ;Féconde dans la paix,‖ féconde pour la guerre !Ah ! Puisses-tu goûter,‖ en écoutant mes chants,Les plaisirs que j’éprouve‖ à célébrer tes champs,

LE tranquille Vesper‖ maintenant y ramèneCes heures de fraicheur,‖ où ma muse promèneÀ travers la prairie‖ et les sillons dorésSes pensers, et ses pas‖ doucement égarés.Combien plaît à mes sens‖ ce zéphyr qui voltige,Les suaves parfums‖ qu’exhale chaque tige,Et ce soleil mourant,‖ dont les obliques feuxGlissent sous la verdure‖ en rézeau lumineux !Que j’aime à respirer‖ l’air pur de ces fontaines,Où s’agitent sur moi‖ des ombres incertaines !

MAIS que dis-je ? En perçant‖ dans ce bois retiré,D’un cruel souvenir‖ mon cœur est déchiré.Je chantois au printems,‖ sous ce même feuillage,Myrthé fidèle alors,‖ et maintenant volage.Témoins de mon bonheur,‖ solitaires ormeaux,Que votre douce paix‖ fasse trève à mes maux :Si vous embellissiez‖ les jours de mon ivresse,Vous devez aujourd’hui‖ consoler ma tristesse.Assiégé d’importuns,‖ leur dérobant mes pleurs,J’ai besoin d’un ami‖ qui plaigne mes douleurs ;Soyez les confidens‖ de mon inquiétude :L’amour infortuné‖ cherche la solitude.Oui, trop plein de mes maux‖ et lassé d’y rêver,Beau vallon ! Dans ton sein‖ je voudrois retrouverCe goût des vrais plaisirs‖ que la nature donne,Et qui fuit un amant‖ que l’espoir abandonne.

MAIS hélas ! J’aime encor,‖ je le sens ; et mes yeux,Chargés de nouveaux pleurs,‖ en baigneroient ces lieux ;Ici, tout me ramène‖ à mon lâche esclavage.Il est trop dangereux‖ de revoir ce rivage ;Ah ! Mes plaintes encor‖ y prouvent mon amour ;Perdons-en la mémoire,‖ et fuyons ce séjour.

JE vais suivre vos pas,‖ enfans, jeunes bergères,Qui cueillez en chantant‖ les fraises bocagères.Je pénètre avec vous‖ ces fertiles réduits,Où pendent aux rameaux‖ les prémices des fruits,En globes transparens‖ la cerise vermeille,La framboise odorante‖ et la fraiche groseille,L’abricot, dont l’Euphrate‖ enrichit nos climats,Et la prune conquise‖ aux plaines de Damas,Et le melon pesant‖ dont la feuille serpente ;Doux fruit, qui dégagé‖ de sa feuille rampante,Sur sa couche exhaussée‖ aux rayons du midi,Étale la grosseur‖ de son ventre arrondi.Tels sont les premiers fruits‖ que la nature enfante,Alors que poursuivant‖ sa marche triomphante,Le soleil de ses feux‖ a rougi le cancer.Que ses feux sont puissans !‖ L’onde, la terre et l’air,Par eux tout se ranime,‖ et par eux tout s’enflamme.

L’OISEAU de Jupiter,‖ aux prunelles de flamme,Sur l’aride sommet‖ d’un rocher sourcilleuxS’arrête, et tout-à-coup‖ d’un vol plus orgueilleux,Chargé de ses aiglons‖ et perdu dans les nues,Traverse de l’éther‖ les routes inconnues ;Il s’approche du trône,‖ où la flamme à la main,Des saisons et des mois‖ s’assied le souverain.Là, tandis que sous lui‖ roule et gronde l’orage,De sa jeune famille‖ éprouvant le courage,Il veut que l’œil fixé‖ sur le front du soleil,Ils bravent du midi‖ le brûlant appareil.Malheur au nourrisson,‖ dont la foible paupièreDément son origine‖ et refuit la lumière !Par sa mère en fureur‖ jetté du haut des airsIl retombe, écrasé‖ sur les rochers déserts.

DANS les sables mouvans‖ de l’ardente Lybie,Au fond des antres sourds,‖ creusés dans l’Arabie,La terrible lionne‖ a placé le berceau,Où le jour va briller‖ à l’œil du lionceau.Il respire ; et déjà‖ furieuse, alarmée,Les yeux étincelans,‖ et la gueule enflammée,Autour de sa caverne‖ elle rode à grands pas.Pour son fils, menacé‖ des fers ou du trépas,Tendre mère, elle craint‖ le courage et l’adresseDu chasseur, qui l’attend‖ aux pièges qu’il lui dresse.

AUX bords du Sénégal,‖ quel monstrueux serpentÉtale de son corps‖ le volume rampant ?Allongé sur la terre,‖ il la couvre. Sa têteS’ombrage des replis‖ d’une sanglante crête ;Et d’écume après lui‖ laissant un long sillon,Sa langue à coups pressés‖ darde un triple aiguillon.Sous les traits de ce monstre‖ informe, horrible,immense,Qu’irritoit du midi‖ la fougueuse inclémence,Vélose, né Pasteur‖ dans les champs lusitains,Et son fils Almandès‖ finirent leurs destins.À l’appât des trésors,‖ qu’un espoir chimériquePromettoit à leurs vœux‖ sous le ciel de l’Afrique,Ils avoient abordé,‖ conduits par les zéphyrs,Le rivage lointain‖ si cher à leurs desirs.Un jour, en un désert,‖ tous deux à l’aventureErroient : mais le midi‖ tourmentoit la nature,Et sur le front noirci‖ du couple voyageur,Dardoit ses javelots‖ armés d’un feu vengeur.Hors d’haleine, vaincus‖ de sa brûlante rage,Ils s’arrêtent enfin,‖ et sous un vaste ombrage,Attendent que des cieux‖ le globe moins ardentPrécipite son cours‖ vers l’humide occident.Couchés sur le gazon,‖ Almandès et son pèreSe livroient à l’espoir‖ d’un voyage prospère ;L’un et l’autre buvoient‖ l’oubli de leurs travaux,Et sur eux, le sommeil‖ distiloit ses pavots.BIEN-TÔT de la forêt‖ perçant le long silence,Un horrible dragon‖ glisse, siffle, s’élance ;Il se dresse : et déjà‖ le rampant ennemiSerre de vingt liens‖ le jeune homme endormi.

Almandès, juste ciel !‖ Almandès sent à peineLes cercles redoublés‖ dont le dragon l’enchaîne,Que d’affreux hurlemens‖ sa voix remplit les airs,Et fait au loin mugir‖ l’écho de ces déserts.Le père, quel objet‖ pour les regards d’un père !S’éveille, et dans les nœuds‖ d’une immense vipèreVoit le corps de son fils‖ de mille coups ouvert,Tout dégouttant d’écume,‖ et de sang tout couvert.D’un glaive étincelant‖ il arme sa tendresse ;Et tandis que le fer‖ sur le monstre se dresse,Le monstre, plus agile‖ et plus impétueux,Dénouant de son corps‖ le rézeau tortueux,Abandonne le fils,‖ vole au père, et l’enfermeDans les nombreux anneaux‖ d’une chaîne plus ferme.Envain du malheureux‖ les bras emprisonnésS’efforcent de briser‖ leurs nœuds empoisonnés ;Le monstre, redoublant‖ sa rage et ses morsures,Le trempe de venin,‖ le couvre de blessures,Le déchire, l’étouffe,‖ et de sang énivré,Le renverse mourant‖ sur le fils expiré.

MALHEUREUX ! Voilà donc‖ le riche et beau partage,Que vous alliez chercher‖ loin des hameaux du Tage !Ah ! Pour de faux trésors,‖ cachés sous d’autres cieux,Falloit il déserter‖ le toît de vos aïeux,Cette heureuse cabanne,‖ où vous prites naissance,Et ces vallons rians,‖ où la paix, l’innocenceFilent pour le berger‖ un tissu d’heureux jours,Où les seuls vrais plaisirs‖ l’accompagnent toujours ?

À PEINE sur le front‖ de son humble chaumière,Il voit briller du jour‖ la naissante lumière,Qu’aux sons réjouissans‖ d’un rustique pipeau,Sur les monts escarpés‖ il conduit son troupeau.La chèvre et la brebis,‖ à ses côtés errantes,Y paissent l’herbe tendre‖ et les fleurs odorantes ;Et lorsque suspendue‖ aux rameaux des buissons,La cigale emplit l’air‖ de ses aigres chansons,Quand tout brûle des feux‖ que le midi nous lance,Rêvant à ses amours,‖ le pasteur en silenceDes bocages voisins‖ cherche l’asyle épais,Et caché sous leur ombre,‖ y respire la paix.Il attend que du soir‖ la douce et pure haleineAit rafraichi les airs‖ et parfumé la plaine.Alors près d’un canal,‖ le pasteur vigilantAmène le troupeau‖ qui s’abreuve en bêlant.

MAIS déjà de Vénus‖ la lumière incertaineL’invite à déserter‖ les bords de la fontaine.Il se lève, il fait signe‖ à l’aboyant Niton,Et chassés devant lui,‖ bélier, agneau, mouton,L’un sur l’autre entassés,‖ abandonnent la rive.La troupe marche en foule,‖ elle avance, elle arriveEt s’étend sur un sol,‖ dont les nouveaux guéretsAttendent, pour germer,‖ les sels d’un riche engraîs ;En claie entrelassés,‖ l’osier et la charmilleY ceignent d’un rempart‖ la bêlante famille.Niton rode sans cesse‖ autour de la cloison ;Et le pasteur, ouvrant‖ sa roulante maison,S’assied et voit enfin,‖ d’une course légère,Un panier sur la tête,‖ arriver sa bergère :Elle apporte un repas‖ de ses mains préparé,Repas que l’appétit‖ a bientôt dévoré.Ils s’endorment contens,‖ et l’aurore vermeilleRamène encor l’amour‖ au couple qui sommeille.

AINSI vivent heureux‖ les bergers dans nos champs.Sans doute ils ont perdu‖ de ces plaisirs touchans,Qui des premiers pasteurs‖ embellissoient la vie.Ils ne sont plus les jours‖ de l’aimable Arcadie ;Ces jours, qui sous des cieux‖ fermés aux aquilons,De la fraiche Aréthuse‖ enchantoient les vallons ;Qui voyoient l’Eurotas,‖ égaré dans sa course,De lui-même amoureux,‖ fuir à regret sa source :L’âge a changé des bords‖ autrefois si charmans.Là, d’innocens bergers,‖ de fidèles amansEn vers mélodieux‖ soupiroient leur tendresse,Se disputoient le cœur‖ d’une jeune maîtresse,La choisissoient pour juge,‖ et par des chants nouveaux,Savoient la conquérir‖ sur d’aimables rivaux.Alors les fils des rois,‖ parés d’une houlette,Des riantes forêts‖ habitoient la retraite.Le beau pâris enfla‖ les chalumeaux légers ;Les dieux même, les dieux‖ se mêloient aux bergers.Apollon vers l’Amphrise,‖ et Pan sur le Ménale,Comme eux, firent parler‖ la flûtte pastorale :Les fleuves arrêtés‖ écoutoient ; et l’HémusBalançoit les rameaux‖ de ses chênes émus.

Il est pourtant des lieux, dont les fêtes agrestesDe ces jours fortunés offrent encor les restes.Inspirés par un ciel, où couronné d’azur,Souvent, durant six mois, rayonne un soleil pur,Les bergers de Sicile et de l’Occitanie,Sans étude, sans art formés à l’harmonie,Cadancent quelques vers, fruits de leurs doux loisirs,Et jouissent encor en chantant leurs plaisirs.

J’AI VU, dans mon printems ces fêtes bocagères ;J’associois ma voix à la voix des bergères.Au bruit du tambourin, nous dansions sous l’ormeau ;Vieux témoin des amours et des jeux du hameau :Et quoiqu’aux plus doux feux mon ame encor ferméeIgnorât le bonheur d’aimer et d’être aimée,Souvent d’un trouble vague, en écoutant ces airs,Je me sentois ému ; j’allois aux bois déserts :Je rêvois aux bergers, à leurs tendres compagnes,Et redisois leurs vers à l’écho des montagnes.Hélas ! Que n’ai-je pu, plaisirs de mes beaux jours,Ou ne vous point connoître, ou vous goûter toujours !

Versification

Mètre
Alexandrins· profil 6+6

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

568 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Moïs, Paris, imprimerie de Quillau, 1779· numérisation wikisource.org· Sources