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un seul est le mot juste.

Les Mois, 1779· Les mois d’automne

Novembre

Jean-Antoine Roucher· CHANT NEUVIÈME· alexandrins, 496 vers

LES vents sont accourus :‖ leur troupe déchaînéeDéjà vers son déclin‖ précipite l’année.Déjà n’offrant par-tout‖ qu’un aride coup-d’œil,L’automne se dépouille ;‖ et la forêt en deuil,Impuissante à garder‖ un reste de verdure,Sent mourir tous ses sucs‖ liés par la froidure.

LE ciel même est changé.‖ L’aurore au front vermeilSe cache : elle s’endort‖ d’un triste et long sommeil.Le roi du jour enfin‖ n’a plus d’avant-courrière,Et sans être annoncé‖ doit ouvrir sa carrière,Il l’ouvre : mais hélas !‖ Ses feux tombent, perdusDans l’humide épaisseur‖ des brouillards suspendus.Touche-t-il au midi ?‖ La reine des ténèbresSoudain vole, l’atteint ;‖ et de ses rets funèbresEnveloppant les cieux‖ dans leur vaste contour,Sur quinze heures sans gloire‖ y domine à son tour.

AU lieu de cette aimable‖ et paisible rosée,Dont la terre au printems‖ brilloit fertilisée,Le brouillard s’épaissit,‖ et se glace en frimats ;La pluie à longs torrens‖ inonde nos climats ;Tout nage : et cet aspect‖ des plaines désolées,Le fleuve avec fracas‖ roulant dans les vallées,Et noircissant ses eaux,‖ et jusqu’au flanc des montsS’élevant, prêt à rompre‖ et ses bords et ses ponts,Les bois sans ornement,‖ les oiseaux sans ramage,Tout d’un monde vieilli‖ nous peint la sombre image ;Tout de pensers de mort‖ conspire à me nourrir.Je lis autour de moi :‖ ce qui naît doit mourir.Mais j’y peux lire aussi :‖ ce qui meurt doit renaître.

HÉRAUT de cette loi,‖ que tu nous fis connoître,Ô vieillard de Samos !‖ Viens, parle, et dans mes versQue ta sagesse encor‖ instruise l’univers.

RIEN ne s’anéantit,‖ non rien ; et la matièreComme un fleuve éternel‖ roule toujours entière.Qui pourroit au grand-tout‖ fournir des alimens,Si les êtres, détruits‖ jusqu’en leurs élémens,Du néant chimérique‖ étoient jamais la proie ?Ce vêtement de feu‖ que le soleil déploie,Mars, Vénus et Phébé,‖ Mercure et JupiterErrans avec Saturne‖ aux plaines de l’éther,Nos fleurs, nos grains nos fruits‖ éclos au doux zéphyre,Et ces rocs, dont les flancs‖ sont veinés de porphyre,Et ces vieilles forêts‖ aux rameaux chevelus ;Tout l’ouvrage des dieux‖ enfin ne seroit plus,Si de sa propre cendre‖ il ne pouvoit renaître.Je mourrai : cependant‖ les germes de mon êtreD’une éternelle mort‖ ne seront point frappés ;Non : de la tombe un jour‖ mes esprits échappés,Soutiens d’un autre corps,‖ y nourriront la vie.

VOIS-TU, lorsqu’à sa table‖ un ami te convie,Vois-tu de main en main‖ passer rapidementLa fougère, où pétille‖ un breuvage écumant ?Eh bien ! De l’univers‖ ce banquet est l’image :Du flambeau de la vie‖ on s’y prête l’usage.Les prés et les forêts,‖ les champs et les côteauxÀ la jeune brebis‖ livrent leurs végétaux ;La brebis à nos corps‖ fournit leur nourriture ;D’un peuple dévorant‖ nos corps sont la pâture ;Et comme nous enfin‖ ce peuple, qui périt,À la terre rendu,‖ de ses sucs la nourrit.

AUJOURD’HUI que les vents,‖ à la bruyante haleine,Ont d’un voile grisâtre‖ enveloppé la plaine,Et courbant, fracassant‖ le front noirci des bois,Vont laisser sans honneur‖ le neuvième des mois,Nos regards attristés‖ contemplent ce ravage ;Mélancoliquement,‖ le long de ce rivage,Nous foulons à regret‖ ces feuillages séchés,Par l’aquilon jaloux‖ de leur tige arrachés.Il changera pourtant‖ ce tableau monotone,Et le printems naîtra‖ des débris de l’automne :Oui, ces feuilles, n’aguère‖ ornement des forêts,Se transformant bien-tôt‖ en fertiles engrais,De leurs sucs immortels‖ iront former encoreLe panache ondoyant,‖ dont l’arbre se décore.Oh ! Que sans peine alors,‖ dans les bois renaissans,Nous oublirons l’automne‖ et ses jours languissans !

CE n’est point toutefois‖ que nos foyers agrestesDe leurs charmes perdus‖ ne conservent les restes.De la nuit des vapeurs‖ dégageant l’horizon,Un soleil d’or se lève ;‖ et l’ardente saisonDe l’automne flétri‖ prend un moment la place.Consolateur des champs,‖ que menaçoit la glace,Le règne fugitif‖ de ce nouvel étéRamène avec comus‖ la folâtre gaîté.

ALORS, riche des fruits‖ qu’ont enfanté les plaines,Et des trésors vineux‖ dont ses tonnes sont pleines,Libre tout-à-la-fois‖ de labours et d’impôts,L’agriculteur jouit.‖ Voyez-le en son reposPlacer amis, voisins‖ à sa table : la troupe,Sans cesse remplissant‖ et vuidant une coupe,Rit, chante ; et de bons mots‖ égayant le festin,Chacun d’eux étonné‖ voit blanchir le matin.

MAIS ces derniers beaux jours‖ vont encor disparoître,Déjà même ils ont fui.‖ Chaque instant voit s’accroîtreLa langueur du soleil,‖ qu’à replis onduleux,Embrasse tout entier‖ un voile nébuleux.L’automne touche enfin‖ à son terme ; et la terre,Inféconde à regret,‖ se durcit, se resserre :Aux germes créateurs‖ les vents ferment son sein.

ET cependant, vers nous‖ s’avancent par essaimLes oiseaux voyageurs,‖ qui nés sous l’œil de l’ourse,Loin d’elle tous les ans‖ précipitent leur coursePrudemment déserteurs‖ de leurs tristes climats,Ils cherchent sur nos bords‖ de moins rudes frimats.Ils y remplaceront‖ ce peuple d’hirondelles,Qui, des jours printanniers‖ les compagnes fidèles,Près du Nil, du Gambra,‖ du Tygre et de l’Indus,Retrouvent les zéphyrs‖ que nous avons perdus.

CES oiseaux, il est vrai,‖ plus fièrement sauvagesQue ceux, dont le printems‖ égayoit nos rivages,Ne feront point ouïr‖ au silence des boisLes soupirs cadencés‖ d’une amoureuse voix.Âpre comme l’hyver,‖ qui les suit à la trace,Leur chant n’est qu’un long cri‖ sans douceur et sans grâce ;Mais leur instinct, leurs mœurs,‖ d’un sage studieux,Peuvent du moins encor‖ intéresser les yeux.

SI je porte mes pas‖ à travers la campagne,Je verrai du pluvier‖ la coquette compagneL’attirer près des lacs,‖ s’enfuir sous les roseaux,Puis razer comme un trait‖ la surface des eaux,S’arrêter, fuir encor ;‖ et cette heureuse adresse,De l’amant, qui l’oublie,‖ éveiller la tendresse.Je pourrai voir encor‖ les cannes du lapland,Qui sillonnant les airs‖ en triangle volant,Trente fois, chaque jour,‖ changent de capitaine.Fatigué des travaux‖ d’une course lointaine,Ce bataillon veut-il,‖ dans sa marche arrêté,Goûter un doux sommeil‖ par la peine acheté ?Aux rives d’un étang,‖ la troupe fugitiveS’abbat ; et l’un d’entr’eux,‖ sentinelle attentive,Tandis que dans le camp‖ tout repose endormi,Les yeux sans cesse ouverts‖ observe l’ennemi.

CROYEZ donc maintenant,‖ sectateurs de DescartesVous, que la vérité‖ de ses temples écartes,Croyez qu’esclave-né‖ d’un aveugle pouvoir,L’animal ne sauroit‖ ni sentir, ni prévoir !Dites que de leur sang‖ le cours involontaireDes loix du mouvement‖ rend leur corps tributaire :La raison vous condamne ;‖ elle parle, et détruitUn systême jaloux,‖ que l’orgueil a construit.

JE sais bien que Buffon‖ daigne grossir le nombreDes mortels, que Réné‖ voit autour de son ombre ;Qu’à ce maître fameux,‖ qu’on délaisse aujourd’hui,D’un style séducteur‖ il a prêté l’appui :Mais fidèle au respect‖ que je dois au grand-homme,Qui, de l’être incréé‖ jusqu’au plus vil atômePromenant de son vol‖ l’infatigable ardeur,De l’univers entier‖ sonda la profondeur,J’ose, sans étaler‖ une audace insensée,À son autorité‖ dérober ma pensée :Trop de fois à l’erreur‖ un grand-homme est soumis.Au sein des animaux,‖ oui, la nature a misUn esprit, qui dans eux‖ fait mouvoir la matière,L’éclaire, la conduit,‖ l’anime toute entière.C’est lui qui, dans ces jours,‖ où l’oiseau tristementDemande aux bois flétris‖ quelque foible aliment,Aux cités pousse en foule‖ et la huppe azuréeEt la swelte mézange,‖ à l’aîle diaprée,Le brillant rouge-gorge‖ y devance leurs pas :Il vient, sans redouter‖ les flèches du trépas,Ni la captivité‖ mille fois plus cruelle,Nous rendre innocemment‖ sa visite annuelle.

IMITEZ leur retour,‖ ô vous, de qui les roisOnt fait l’appui de l’homme‖ opprimé dans ses droits ;Allez, il en est tems :‖ reprenez la balance,Qui, jusques sous le daîs,‖ fait pâlir l’insolence.Mais, prêtres de Thémis,‖ jurez à ses autels,Qu’équitables et purs‖ comme les immortels,Vous n’égarerez point‖ dans la nuit de l’intrigueLa vérité : qui marche‖ étrangère à la brigue :Jurez que sans oreille‖ à la voix du puissant,Vous lui refuserez‖ le sang de l’innocent :Jurez que la beauté,‖ plus forte dans les larmes ;Trouvera votre cœur‖ armé contre ses charmes ;Enfin que dans vos mœurs,‖ ainsi qu’en vos arrêts,Vous n’offrirez de vous‖ que de nobles portraits.Je ne veux confier‖ ce sacré ministèreQu’à l’homme vertueux,‖ dont l’éloquence austèreN’adopte, pour tonner‖ contre l’oppression :Ni mot injurieux,‖ ni lâche passion :Qu’à l’inflexible honneur,‖ il soit resté fidèle,Et qu’enfin Dupaty‖ lui serve de modèle.

PEUT-ÊTRE à ce seul mot,‖ Dupaty, rougis-tu ?Mais à notre amitié,‖ bien moins qu’à ta vertu,Je devois aujourd’hui‖ ce solemnel hommage.Ah ! Si ces foibles vers,‖ qu’ennoblit ton image,Peuvent franchir des ans‖ l’espace illimité,Et consacrer ma muse‖ à l’immortalité ;On saura que j’avois‖ pour ami véritableUn homme incorruptible,‖ intrépide, équitable,Qui, sensible aux malheurs‖ par le peuple soufferts,Sut braver, jeune encor,‖ et l’exil et les fers.

POURSUIS donc, Dupaty,‖ ta course glorieuse ;Et tandis qu’au sénat‖ ta main victorieuseCouvrira l’opprimé‖ de l’égide des loix,Moi, qu’un autre destin‖ fit pour d’autres emplois,Au nom des saintes mœurs‖ dont l’intérêt m’enflamme,J’ose, dispensateur‖ de l’éloge et du blâme,Faire entendre ma lyre‖ à ces flots de guerriers,Qui viennent aujourd’hui,‖ le front ceint de lauriers,Dans la paix, que l’hyver‖ accorde à la patrie,Attendre le retour‖ de la saison fleurie.

VERTUEUX dans nos murs‖ comme sous les drapeaux,Les uns sauront encor‖ illustrer leur repos.Des enfans, une épouse‖ aussi tendres qu’aimables,Un père vieillissant,‖ des amis estimables,Aux lèvres du héros‖ attachés, suspendus,Demandent quels combats‖ sa valeur a rendus ;Il parle, et le récit‖ d’une aussi belle histoireFait au plus jeune enfant‖ envier la victoire.

MAIS pour quelques guerriers‖ toujours grands dans la paix,Combien dont le repos‖ avilit les hauts faits !La foule par ses mœurs‖ dégrade ses services,Et traîne ses lauriers‖ dans la fange des vices.Je ne vous noircis point,‖ je peins ce que je vois,Fils de Mars ; trop long-tems‖ d’une coupable voixLes muses, à vos piés‖ rampantes, avilies,Ont flatté lâchement‖ vos honteuses folies :Le véritable honneur,‖ que vous avez quitté,Soulève contre vous‖ la sévère équité.

DITES pourquoi trompant‖ et la mère et la fille,Vous abreuvez d’opprobre‖ un vieux chef de famille :Pourquoi d’un jeu sans borne‖ affrontant les hazards,On vous voit dans la nuit,‖ échevelés, hagards,De vos immenses biens‖ ruiner l’édifice,Et pour le réparer‖ appeller l’artifice :Pourquoi l’humble artisan‖ chargé de vos méprisEnvain de son travail‖ vous demande le prix ;Et pourquoi, prodiguant‖ un amour idolâtreAux beautés, dont le vice‖ a paré le théâtre,De ces viles Phrynés‖ vous adoptez les mœurs ?

EH quoi ! Vous répondez‖ qu’aigri dans mes humeursJ’insulte à vos ayeux,‖ et qu’un sombre vertigeA dans les rejetons‖ deshonoré la tige.Ah ! Si des premiers noms‖ vous êtes revêtus,Montrez-vous donc aussi‖ les premiers en vertus.Rendez-nous les héros‖ dont vous êtes la race :Les champs, qui de leurs pas‖ ont conservé la trace,Et ces bois, vieux témoins‖ de leurs nobles plaisirs,S’apprêtent à charmer‖ les jours de vos loisirs.Allez de la fatigue‖ y nourrir l’habitude,Et que votre repos‖ soit encore une étude :Les bois furent toujours‖ l’école des guerriers,Et Diane à Bellone‖ apprête les lauriers.

VOYEZ-VOUS le soleil‖ vers le froid sagittaire ?Il éclaire pour vous‖ la forêt solitaire,Et des jours de la chasse‖ annonce le retour.

Le cor, pour éveiller les châteaux d’alentour,Frappe et remplit les airs de bruyantes fanfares :L’ardent coursier hennit, et vingt meutes barbares,Près de porter la guerre au monarque des bois,En rapide aboîment font éclater leur voix.Ennemis affamés que les veneurs devancent,Les chiens vers la forêt en tumulte s’avancent ;Et bien-tôt sur leur pas l’impétueux coursier,Tout fier d’un conducteur brillant d’or et d’acier,Non loin de la retraite où l’ennemi reposeArrive. L’assaillant en ordre se dispose :Tous ces flots de chasseurs, prudemment partagés,Se forment en deux corps sur les aîles rangés ;Les chiens au milieu d’eux se placent en silence.Tout se tait : le cor sonne ; on s’écrie, on s’élance,Et soudain comme un trait meute, coursier, chasseur,Du rempart des taillis ont franchi l’épaisseur.

ÉVEILLÉ dans son fort, au bruit de la tempête,La terreur dans les yeux le cerf dresse la tête,Voit la troupe sur lui fondant comme un éclair ;Il déserte son gîte ; il court, vole et fend l’air,Et sa course déjà de l’aquilon rivaleEntre l’armée et lui laisse un vaste intervalle :Mais les chiens plus ardens, vers la terre inclinés,Dévorans les esprits de son corps émanés,Demeurent sans repos attachés à sa trace ;Ils courent. L’animal, ô nouvelle disgrace !L’animal est surpris en un fort écarté.Moins confiant alors en son agilité,Par la feinte et la ruse il défend sa foiblesse ;Sur lui-même trois fois il tourne avec souplesse,Ou cherche un jeune cerf, de sa vieillesse ami,Et l’expose en sa place à l’œil de l’ennemi.

MAIS la brûlante odeur des esprits qu’il envoie,Conductrice des chiens les ramène à sa voie.C’est alors qu’il bondit et veut franchir les airs ;Sa trace est reconnue : enfin dans ces déserts,Contre tant d’ennemis ne trouvant plus d’asyle,Le roi de la forêt à jamais s’en exile.Il ne reverra plus ce spacieux séjour,Où vingt jeunes rivaux vaincus en un seul jourLaissoient à ses plaisirs une vaste carrière :Il franchit, n’osant plus regarder en arrière,Il franchit les fossés, les palis et les pontsEt les murs et les champs et les bois et les monts.Tout fumant de sueur, près d’un fleuve il arrive,Et la meute avec lui déjà touche à la rive.Le premier dans les flots il s’élance à leurs yeux.Avec des heurlemens les chiens plus furieux,Trempés de leur écume, affamés de carnage,Se plongent dans le fleuve, et l’ouvrent à la nage.

CEPENDANT un nocher devance leur abord ;Et tandis que sa nef les porte à l’autre bord,L’infortuné, poussant une pénible haleine,Et glacé par le froid de la liquide plaine,Vogue, franchit le fleuve, et de l’onde sortiFuit encor, de chasseurs et de chiens investi.Sa force enfin trompant son courage, il s’arrête ;Il tombe : le cor sonne, et sa mort qui s’apprêteL’enflammant de fureur, l’animal aux aboisSe montre digne encor de l’empire des bois.Il combat de la tête, il couvre de blessuresL’aboyant ennemi, dont il sent les morsures.Mais il resiste en vain ; hélas ! Trop convaincuQue foible, languissant, de fatigue vaincu,Il ne peut inspirer que de vaines allarmes,Pour fléchir son vainqueur il a recours aux larmes ;Ses larmes ne sauroient adoucir son vainqueur.Il détourne les yeux, se cache ; et le piqueurImpitoyable, et sourd aux longs soupirs qu’il traîne,Le perçant d’un poignard, ensanglante l’arène.Il expire ; et les cors célèbrent son trépas.

À leur voix éclatante accourez à grands pas,Vous, enfans des héros, vous, qui nés pour la gloire,Devez de flots de sang acheter la victoire :De vos cruels emplois venez prendre les mœurs.

MAIS toi, fait pour dompter nos sauvages humeurs,Beau sexe, à qui les cieux donnèrent en partageLa grâce, et la pitié ton plus doux avantage,Va, fuis, éloigne toi : que jamais les forêtsSous les habits de Mars ne m’offrent tes attraits ;Sous les habits de Mars Vénus a moins de charmes.Oui, belles ; l’appareil de nos sanglantes armesVous ravit et la grâce et cet air de candeur,Qui dans votre œil modeste anime la pudeur.Ah ! D’un glaive jamais ne paroissez armées ;Pour des combats plus doux l’amour vous a formées.

IL veut, pour nous charmer, qu’un simple vêtementSur vos corps délicats flotte négligemment ;Qu’un luth, à votre gré, s’irrite ou s’attendrisse ;Que la rose en bouton sous vos pinceaux fleurisse ;Que vos doigts, conduisans l’aiguille de Pallas,Unissent sur la toile Elmire à son Hylas ;Que votre pié, fidèle aux loix de la cadence,Suspende et tour-à-tour précipite la danse ;Et que vos belles mains nourricières des fleurs,L’hyver, sous vos lambris, cultivent leurs couleurs.Il exige sur-tout qu’amantes enflammées,Vous sentiez, vous goûtiez le plaisir d’être aimées ;Qu’écartant loin de vous toute frivolité,Vous ne voliez jamais à l’infidélité ;Que l’aimable enjoûment respire sur vos traces ;Que votre sein fécond reproduise vos grâces ;Que la société vous doive ses douceursEt ses goûts délicats et ses paisibles mœurs ;Que nous montrant l’hymen sous un dehors prospère,Vous fassiez envier le bonheur d’être père.Enfin, quand l’âge mûr changera vos desirs,Que vos châteaux encor vous donnent des plaisirs ;De vos fruits, de vos fleurs exprimez l’ambroisie ;Qu’aujourd’hui du pommier la richesse choisieSous vos yeux vigilans se transforme en boisson.

PEUT-ÊTRE ici devrois-je, émule de Thomson,Chanter ce jus piquant, nectar de la Neustrie :Mais j’entends tout-à-coup, oui, j’entends ma patrie,Qui me montrant de loin ses arbres toujours verds,Réclame pour l’olive une place en mes vers.

BRILLANTE occitanie, amoureuse contrée,De tous les dons des cieux enrichie et parée,Si je ne puis, hélas ! Jouir de tes présens,Du moins le souvenir me les rendra présens.

LE soleil a paru. Le sud, par son haleine,A fondu les frimats qui blanchissoient la plaine.Quels essaims diligens, d’un bois flexible armés,S’avancent, l’un par l’autre au travail animés,Vers les champs couronnés de l’arbre de Minerve ?Loin d’ici tout mortel que la mollesse énerve ;Que le bâton bruyant frappe à coup redoublé,Et qu’en tous ses rameaux l’arbre soit ébranlé :L’arbre cède ses fruits. De leur grêle épaissie,Je vois déjà la terre et couverte et noircie ;Et lorsque tombe enfin l’ombre humide du soir,Le fruit mûr, écrasé sous le criant pressoir,Épanche de son sein la liqueur qu’il recèle,Et sur la flamme ardente en baume pur ruisselle :Fleuve d’or, qui bientôt appellant les bretonsS’en va par le commerce enrichir nos cantons.

PUISSE, toujours couvert de sa pâle verdure,L’arbre, auteur de ces biens, repousser la froidure !Contre lui conjurés, ah ! Veuillent désormaisCes jours trop malheureux ne revenir jamais,Qui !… mais de ces revers taisons l’affreuse histoire ;Au lieu de ses malheurs, je veux chanter sa gloire.

ATHÈNES dans les airs levoit son front naissant.Jaloux de la couvrir de leur bras tout-puissant,Et sur mille cités d’élever sa fortune,La savante Minerve et le fougueux NeptuneSe disputoient l’honneur de nommer ses remparts.Neptune, l’œil ardent et les cheveux épars,Tonnoit, remplissoit l’air de clameurs odieuses.

DE l’Olympe à ses cris les portes radieusesS’ouvrent, et laissent voir les dieux et Jupiter,Qui d’un pas ont franchi tous les champs de l’éther :L’immortelle assemblée est déjà dans Athènes.Tandis que les tribus flottantes, incertaines,En silence, du sort attendent les décrets :« Le destin va parler, et voici ses arrêts,» Dit le maître des dieux. Le don le plus utile» Doit mériter l’honneur de nommer cette ville. »

« IL m’appartiendra donc ce droit si glorieux »,Reprend le dieu des mers. Il dit, et furieuxDe son large trident soudain frappant la terre,Elle enfante un coursier, symbole de la guerre,Un coursier, qui fougueux dresse ses crins mouvans,Hennit, écume, vole et devance les vents.« Déesse, dit Neptune ; eh bien ! Oses-tu croire» Que ton bras puisse encor m’enlever la victoire ? »Et l’orgueil dédaigneux dans ses yeux éclatait.La tranquille Pallas le regarde, se tait ;Et frappant à son tour la terre de sa lance,Gage heureux de la paix, un olivier s’élance,Qui, de feuilles, de fleurs et de fruits couronné,Mérite aux nouveaux murs le beau nom d’athéné.

MORTEL ! La vérité sous sa fable est cachée :La fable, à t’éclairer sagement attachée,T’enseigne que les dieux préfèrent au guerrierLes amis de la paix, et l’olive au laurier ;Que l’honneur véritable est d’être utile aux hommes :Cependant notre hommage, aveugles que nous sommes,Cherchant l’ambitieux, nous courbe à ses genoux,Et fuit l’homme des champs qui s’épuise pour nous.Utile citoyen, ah ! Ma plus douce étudeSera de te venger de notre ingratitude !Tu le mérites bien, toi, qui dans mes loisirsMe donnes de si vrais et de si doux plaisirs.

EH ! Quel charme aujourd’hui que la froide soiréeDu règne du soleil abrège la durée,Quel charme de s’unir à ces bons villageois,Qu’un d’eux à la veillée appelle sous ses toîts !C’est-là qu’au jour obscur d’une lampe enfumée,Près d’un brasier nourri d’un faisceau de ramée,Chacun s’assied : les jeux se mêlant aux travaux,L’un d’une dent nouvelle arme ses vieux râteaux ;L’autre arrondit le van, dont la sagesse antiqueFit d’un culte épuré le symbole mystique ;Lycas taille sans art le sceptre des bergers ;Nice, avec plus d’adresse, entre ses doigts légersRoule l’ozier pliant, le façonne en corbeilles,Ou l’élève en paniers pour ses jeunes abeilles.Et cependant Baucis, en tournant son fuseau,Raconte dans un coin l’histoire du hameau ;Dit qu’elle a vu le blé regorger dans les granges,Que l’automne donnoit de plus riches vendanges,Que tout est bien changé, les hommes et les temsEt que l’on n’aime plus comme dans son printems.Lyse à ces derniers mots sourit, et sur Clitandre,En lui serrant la main, jette un regard plus tendre :Les autres, tour-à-tour occupés et distraits,Demeurent sans oreille à tous ces longs regrets.

MAIS sitôt que Baucis, d’un ton de voix plus sombre,Commence à leur parler d’esprits errans dans l’ombre,De fantômes, de morts, qui du fond des tombeauxS’allongent dans les airs, traînant d’affreux lambeaux,Agitent une torche, et de longs cris funèbres,Et du bruit de leur fers remplissans les ténèbres,Croisent le voyageur dans sa route perdu,Le travail à l’instant demeure suspendu ;Le folâtre tumulte expire, et l’auditoireFrémit, presse les rangs, et de l’œil suit l’histoire.

VOUS riez de leur crainte, hommes de la cité !Ah ! Gémissez plutôt de la simplicité,Qui jusques à la mort prolongeant leur enfance,Aux superstitions les livre sans défense :De leur couche innocente approchez, et voyezQuels tableaux, dans la nuit devant eux déployés,Assiègent leur sommeil, oppressent leur haleine.

QUOI ! L’homme bienfaiteur, qui féconde la plaineDès le jour renaissant jusqu’au jour expiré,Lorsque dans sa cabane humblement retiré,Il espère jouir d’un repos salutaire ;Quoi ! Cet homme, troublé dans sa paix solitaire,N’entendra retentir que les cris déchiransDes spectres infernaux et des manes errans !Qu’il soit maudit cent fois l’apôtre sacrilège,Qui des morts le premier blessant le privilège,Au nom d’un dieu vengeur les tira des tombeaux,Et les montra souillés de sang et de lambeaux.Ou s’il vouloit du moins que sa noire imposturePunît l’homme oppresseur, et vengeât la nature,Que ne reservoit-il ce salutaire effroiÀ ce tyran paré du nom sacré de roi,Dont les avares mains et les loix homicidesÉcrasent les sujets du fardeau des subsides ?Oui, voilà le mortel que la voix de l’erreurDoit, dans l’ombre des nuits, assiéger de terreur.Qu’alors près de son lit un fantôme apparoisse,Lui montre des enfers la flamme vengeresse,Et que le déchirant de remords superflus,Il lui crie, en fuyant : TU NE DORMIRAS PLUS.

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496 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Moïs, Paris, imprimerie de Quillau, 1779· numérisation wikisource.org· Sources