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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres, 1712· Cantates

CANTATE XIX. (A deux voix.)

JUPITER ET EUROPE

Jean-Baptiste Rousseau· 62 vers

Quel prodige mystérieux !O ciel ! qu’est devenu ce monstre audacieuxDont le perfide effort en ce lieu m’a conduite ?Un mortel s’offre seul à ma vue interdite :Mais que dis-je, un mortel ? Europe, ouvre les yeux :Au changement soudain que tu vois en ces lieux,A l’éclat qui te frappe, au trouble qui t’agite,Peux-tu-méconnoître les dieux ?

Rendez le calme, Europe, à votre âme étonnée.Oui, le maître des dieux vient s’offrir à vos fers :De vous seule aujourd’hui dépend la destinéeDu dieu de qui dépend celle de l’univers.Partagez les feux et la gloireD’un cœur charmé de vos beautés :Que le dieu que vous soumettezApplaudisse à votre victoire.

O gloire qui m’alarme autant qu’elle m’enchante !Gloire qui fait déjà trembler mon cœur jaloux !Plus votre rang m’élève, et plus il m’épouvante.Ah ! les dieux sont-ils faits pour aimer comme nous ?Faut-il que la crainte me glace,Lorsque l’amour veut m’enflammer ?Mon cœur est fait pour vous aimer ;Mais votre grandeur l’embarrasse.Lorsque l’amour veut m’enflammer,Faut-il que la crainte me glace ?

Quoi ! victime d’un rang que le sort m’a donné,A vivre sans désirs je serais condamné ?J’ignorerais l’amour et ses vives tendresses ?Laissez aux dieux du moins la sensibilité !L’honneur d’être immortel serait trop acheté,S’il nous défendoit les foiblesses.

Auprès des dieux, hélas ! quel moyen d’arriverA cette égalité qui forme un amour tendre ?Un mortel jusqu’aux dieux ne saurait s’élever :Un dieu jusqu’aux mortels veut rarement descendre.

Non, non, ne craignez pas de vous laisser toucher :L’Amour fait disparaître une gloire importune.

Non, non, ne craignez pas de vous laisser toucher :L’Amour fait disparaître une gloire importune.C’est à l’Amour de rapprocherCe que sépare la Fortune.

Venez partager avec moiCet honneur qu’en naissant j’ai reçu de Cybèle.Pour premier gage de ma foiRecevez aujourd’hui le titre d’immortelle.

Ah ! ne me privez point de l’unique secoursOù je pourrais avoir recoursSi votre cœur pour moi se lassoit d’être tendre.Vous dire que je crains votre légèreté,N’est-ce pas assez faire entendreQue je crains l’immortalité ?

Non, rien n’affoiblira l’ardeur dont je vous aime :J’en jure par l’Amour, j’en jure par vous-même.Puisse expirer l’astre brillant du jourAvant que ma tendresse expire !Puisse-je voir la fin de mon empireAvant la fin de mon amour !

Que de notre bonheur l’Amour seul soit le maître !Qu’à jamais notre encens brûle sur ses autels !Puissent nos feux être immortelsComme le dieu qui les fit naître !

62 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre de, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1869· numérisation gallica.bnf.fr· Sources