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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres, 1712· Odes· Livre quatrième

ODE I. A l’empereur,

APRÈS LA CONCLUSION DE LA QUADRUPLE ALLIANCE

Jean-Baptiste Rousseau· 220 vers

Dans sa carrière fécondeLe soleil, sortant des eaux,Couvre d’une nuit profondeTous les célestes flambeaux :Entre les causes premières,Tout cède aux vives lumièresDu feu créé pour les dieux,Et, des dons que nous étaleLa richesse orientale,L’or est le plus radieux.

Telle, ô prince magnanime !Ta lumineuse clartéOffusque l’éclat sublimeDe toute autre majesté.Dans un roi d’un sang illustreNous admirons le haut lustreDu premier de ses États ;En toi la royauté mêmeHonore le diadèmeDu premier des potentats.

Mais dis-nous quelle est la sourceDe cette auguste splendeur,Qui du Midi jusqu’à l’OurseFait révérer ta grandeur :Est-ce cette antique raceD’aïeux dont tu tiens la placeSur le trône des Romains ?Est-ce cet amas de princes,De peuples et de provincesDont le sort est dans tes mains ?

Du vaste empire des MagesLes fastueux héritiersS’applaudissoient des hommagesDe mille peuples altiers :Du rivage de l’auroreJusqu’au delà du BosphoreIls faisoient craindre leurs lois ;Et, de l’univers arbitres,Ajoutaient à tous leurs titresLe titre de rois des rois.

Cependant la Grèce unieAvoit déjà sur leurs frontsImprimé l’ignominieDe mille sanglants affronts,Quand la colère célesteFit naître, en son sein funesteA ces tyrans amollis,Celui dont la main superbeDevoit enterrer sous l’herbeLes murs de Persépolis.

Non, non, la servile crainteDe cent peuples différentsNe mit jamais hors d’atteinteLa gloire des conquérants ;Les lauriers les plus fertiles,Sans l’art de les rendre utiles,Leur sont vainement promis ;Et leur puissance n’est stableQu’autant qu’elle est profitableAux peuples qu’ils ont soumis.

C’est cette sainte maximeQui contre tous les reversT’affermira sur la cime.Des grandeurs de l’univers :Tes sujets pleins d’allégresseDes marques de ta tendresseFeront leur seul.entretien ;Et leur amour secourableDe ta puissance durableSera l’éternel soutien.

Ton invincible courage,Signalé dans tous les temps,Fonda le pénible ouvrageDe tes destins éclatants :C’est lui qui de la Fortune,De Bellone et de NeptuneBravant les légèretés,Dans leurs épreuves diverses,T’a conduit par les traversesAu sein des prospérités.

Déjà l’horrible tourmenteDe cent tonnerres éparsDe Barcelone fumanteAvoit brisé les remparts ;Et bientôt, si ta constanceN’eût armé la résistanceDe ses braves combattants,Tes rivaux sur ses muraillesAuraient fait les funéraillesDe ses derniers habitants.

En vain, pour sauver ta tête,La mer t’offrait sur ses eaux,A ton secours toute prête,L’asile de ses vaisseaux :A tes amis plus fidèle,Tu voulus, malgré leur zèle,Vaincre ou mourir avec eux ;Et ta vertu, toujours ferme,Les protégea jusqu’au termeDe leurs travaux belliqueux.

Mais sur le trône indomptableOù commandoient tes aïeux,Quel objet épouvantableS’offrit encore à tes yeux,Quand l’implacable Furie,Qui sur ta triste patrieDéployoit ses cruautés,Vint jusqu’en ta capitaleSouffler la vapeur fataleDe ses venins empestés ?

Dans sa course dévoranteRien n’arrêtait ce torrent ;L’épouse tomboit mouranteSur son époux expirant ;Le fils aux bras de son père,La fille au sein de sa mèreS’arrachoit avec horreur ;Et la Mort, livide et blême,Remplissoit ton palais mêmeDe sa brûlante fureur.

Tu pouvois braver la foudreSous un ciel moins dangereux,Mais rien ne put te résoudreA quitter des malheureux.Rois, qui bornez vos tendresses,Dans ces publiques détresses,Au soin de vous épargner,Apprenez, à cette marque,Qu’un prince n’est point monarquePour vivre, mais pour régner.

Oui, j’ose encor le redire,Cette illustre fermetéEst de ton solide empireL’appui le plus redouté :C’est elle qui déconcerteL’envie obscure et couverteDe tes foibles ennemis ;C’est elle dont l’influenceFait l’indomptable défenseDe tes sujets affermis.

De leur ardeur aguerriePar son exemple éternel,Tu laissas dans l’IbérieUn monument solennel,Quand, sur les rives de l’ÈbreCherchant le laurier célèbreA ta valeur réservé,Tes yeux devant SaragosseVirent tomber le colosseContre ta gloire élevé.

Fléau de la tyrannieDes Thraces ambitieux,N’a-t-on pas vu ton génie,Toujours protégé des cieux,Montrer à ces fiers esclavesQue les efforts les plus bravesEt les plus inespérésDeviennent bientôt possiblesA des guerriers invinciblesPar tes ordres inspirés ?

Mais une vertu, plus rareChez les héros de nos jours,Dans tes voisins te prépareEncor de nouveaux secours :C’est cette épreuve avéréeEt cent fois réitéréeDe ton équitable foi,Vertu, sans qui tout le resteN’est souvent qu’un don funesteAu bonheur du plus grand roi.

Vous qui, dans l’indépendanceDes nœuds les plus respectés,Masquez du nom de prudenceToutes vos duplicités,Infidèles politiques,Qui nous cachez vos pratiquesSous tant de voiles épais,Cessez de troubler la terre,Moins terribles dans la guerre,Que sinistres dans la paix.

En vain sur les artificesEt le faux déguisement,De vos frêles édificesVous posez le fondement ;Contre vos sourdes intriguesBientôt de plus justes liguesJoignent vos voisins nombreux,Et leur vengeance unanimeVous plonge enfin dans l’abîmeQue vous creusâtes pour eux.

C’est en suivant cette voie,Que tes ennemis flattésDeviendront la juste proieDe leurs complots avortés ;Tandis qu’aux yeux du ciel mêmePar ton équité suprêmeJustifiant tes exploits,Les premiers princes du mondeArmeront la terre et l’ondePour le maintien de tes droits.

Ils savent que ta justice,Sourde aux vaines passions,Est la seule directriceDe toutes tes actions,Et que la vigueur austèreDe ton sage ministère,Toujours inspiré par toi,Inaccessible aux foiblesses,Lui fait des moindres promessesUne inviolable loi.

Ainsi jamais ni la crainte,Ni les soupçons épineux,D’une alliance si sainteNe pourront troubler les nœuds :Et cette amitié durable,Qui d’un repos désirableFonde en eux le ferme espoir,Leur rendra toujours sacréeL’incorruptible duréeDe ton suprême pouvoir.

220 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre de, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1869· numérisation gallica.bnf.fr· Sources