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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres, 1712· Odes· Livre quatrième

ODE II. Après la paix de Passarowit

Jean-Baptiste Rousseau· 150 vers

Les cruels oppresseurs de l’Asie indignée,Qui, violant la foi d’une paix dédaignée,Forgeoient déjà les fers qu’ils nous avoient promis,De leur coupable sang ont lavé cette injure,Et payé leur parjureDe trois vastes États par nos armes soumis.

Deux fois l’Europe a vu leur brutale furie,De trois cent mille bras armant la barbarie,Faire voler la mort au milieu de nos rangs ;Et deux fois on a vu leurs corps sans sépultureDevenir la pâtureDes corbeaux affamés et des loups dévorants.

O vous qui, combattant sous les heureux auspicesD’un monarque, du ciel l’amour et les délices,Avez rempli leurs champs de carnage et de morts,Vous, par qui le Danube, affranchi de sa chaîne,Peut désormais sans peineDu Tage débordé réprimer les efforts ;

Prince, n’est-il pas temps, après tant de fatigues,De goûter un repos que les destins prodigues,Pour prix de vos exploits, accordent aux humains ?N’osez-vous profiter de vos travaux sans nombre,Et vous asseoir à l’ombreDes paisibles lauriers moissonnés par vos mains ?

Non, ce serait en vain que la paix renaissanteRendroit à nos cités leur pompe florissante,Si ses charmes flatteurs vous pouvoient éblouir :Son bonheur, sa durée impose à votre zèleUne charge nouvelle,Et vous êtes le seul qui n’osez en jouir.

Mais quel heureux génie, au milieu de vos veilles,Vous rend encore épris des savantes merveillesQui firent de tout temps l’objet de votre amour ?Pouvez-vous des neuf Sœurs concilier les charmesAvec le bruit des armes,Le poids du ministère, et les soins de la cour ?

Vous le pouvez, sans doute ; et cet accord illustre,Peu connu des héros sans éloge et sans lustre,Fut toujours réservé pour les héros fameux :C’est aux grands hommes seuls à sentir le mériteD’un art qui ressusciteL’héroïque vertu des grands hommes comme eux.

Leurs hauts faits peuvent seuls enflammer le génieDe ces enfants chéris du dieu de l’harmonie,Dont l’immortelle voix se consacre aux guerriers :Une gloire commune, un même honneur animeLeur tendresse unanime,Et leur front fut toujours ceint des mêmes lauriers.

Entre tous les mortels que l’univers voit naître,Peu doivent aux aïeux dont ils tiennent leur êtreLe respect de la terre et la faveur des rois :Deux moyens seulement d’illustrer leur naissanceSont mis en leur puissance :Les sublimes talents, et les fameux exploits.

C’est par là qu’au travers de la foule importuneTant d’hommes renommés, malgré leur infortune,Se sont fait un destin illustre et glorieux ;Et que leurs noms, vainqueurs de la nuit la plus sombre,Ont su dissiper l’ombreDont les obscurcissoit le sort injurieux.

Dans l’enfance du monde encor tendre et fragile,Quand le souffle des dieux eut animé l’argileDont les premiers humains avoient été pétris.Leurs rangs n’étoient marqués d’aucune différence.Et nulle préférenceNe distinguoit encor leur mérite et leur prix.

Mais ceux qui, pénétrés de cette ardeur divine,Sentirent les premiers leur sublime origine,S’élevèrent bientôt par un vol généreux :Et ce céleste feu dont ils tenoient la vieLeur fit naître l’envieD’éclairer l’univers, et de le rendre heureux.

De là ces arts divins, en tant de biens fertiles ;De là ces saintes lois, dont les règles utilesFirent chérir la paix, honorer les autels ;Et de là ce respect des peuples du vieil âge,Dont le pieux hommagePlaça leurs bienfaiteurs au rang des immortels.

Les dieux dans leur séjour reçurent ces grands hommes ;Le reste, confondus dans la foule où nous sommes,Jouissoient des travaux de leurs sages aïeux,Lorsque l’ambition, la discorde et la guerre,Vils enfants de la terre,Vinrent troubler la paix de ces enfants des dieux.

Alors, pour soutenir la débile innocence,Pour réprimer l’audace, et dompter la licence,Il fallut à la gloire immoler le repos :Les veilles, les combats, les travaux mémorables,Les périls honorables,Furent l’unique emploi des rois et des héros.

Mais combien de grands noms, couverts d’ombres funèbres,Sans les écrits divins qui les rendent célèbres.Dans l’éternel oubli languiraient inconnus !Il n’est rien que le temps n’absorbe et ne dévore ;Et les faits qu’on ignoreSont bien peu différents des faits non avenus.

Non, non, sans le secours des filles de Mémoire,Vous vous flattez en vain, partisans de la gloire,D’assurer à vos noms un heureux souvenir :Si la main des neuf Sœurs ne pare vos trophées,Vos vertus étoufféesN’éclaireront jamais les yeux de l’avenir.

Vous arrosez le champ de ces Nymphes sublimes ;Mais vous savez aussi que vos faits magnanimesOnt besoin des lauriers cueillis dans leur vallon :Ne cherchons point ailleurs la cause sympathiqueDe l’alliance antiqueDes favoris de Mars avec ceux d’Apollon.

Ce n’est point chez ce dieu qu’habite la Fortune :Son art, peu profitable à la vertu commune,Au vice, qui le craint, fut toujours odieux ;Il n’appartient qu’à ceux que leurs vertus suprêmesÉgalent aux dieux mêmes,De savoir estimer le langage des dieux.

Vous, qu’ils ont pénétré de leur plus vive flamme,Vous, qui leur ressemblez par tous les dons de l’âme,Non moins que par l’éclat de vos faits lumineux,Ne désavouez point une Muse fidèle,Et souffrez que son zèlePuisse honorer en vous ce qu’elle admire en eux.

Souffrez qu’à vos neveux elle laisse une imageDe ce qu’ont de plus grand l’héroïque courage,L’inébranlable foi, l’honneur, la probité,Et mille autres vertus qui, mieux que vos victoires,Feront de nos histoiresLe modèle éternel de la postérité.

Cependant, occupé de soins plus pacifiques,Achevez d’embellir ces jardins magnifiques,De vos travaux guerriers nobles délassements ;Et rendez-nous encor, par vos doctes largesses,Les savantes richessesQue vit périr l’Égypte en ses embrasements.

Dans nos arts florissants quelle adresse pompeuse,Dans nos doctes écrits quelle beauté trompeuse,Peuvent se dérober à vos vives clartés ?Et, dans l’obscurité des plus sombres retraites,Quelles vertus secrètes,Quel mérite timide échappe à vos bontés ?

Je n’en ressens que trop l’influence féconde :Tandis que votre bras faisoit le sort du monde,Vos bienfaits ont daigné descendre jusqu’à moi,Et me rendre, peut-être à moi seul, chérissableLa gloire périssableDes stériles travaux qui font tout mon emploi.

C’est ainsi qu’au milieu des palmes les plus belles,Le vainqueur généreux du Granique et d’ArbellesCultivoit les talents, honorait le savoir ;Et de Chérile même excusant la manie,Au défaut du génie,Récompensoit en lui le désir d’en avoir.

150 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre de, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1869· numérisation gallica.bnf.fr· Sources