Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres, 1712· Odes· Livre troisième

ODE XI. Sur la bataille de Péterwaradin

Jean-Baptiste Rousseau· 180 vers

Ainsi le glaive fidèleDe l’Ange exterminateurPlongea dans l’ombre éternelleUn peuple profanateur,Quand l’Assyrien terribleVit, dans une nuit horrible,Tous ses soldats égorgésDe la fidèle JudéePar ses armes obsédéeCouvrir les champs saccagés.

Où sont ces fils de la terre,Dont les fières. légionsDévoient allumer la guerreAu sein de nos régions ?La nuit les vit rassemblées ;Le jour les voit écoulées,Comme de foibles ruisseauxQui, gonflés par quelque orage,Viennent inonder la plageQui doit engloutir leurs eaux.

Déjà ces monstres sauvages,Qu’arma l’infidélité,Marchoient le long des rivagesDu Danube épouvanté.Leur chef, guidé par l’audace,Avoit épuisé la ThraceD’armes et de combattants,Et des bornes de l’AsieJusqu’à la double MésieConduit leurs drapeaux flottants.

A ce déluge barbareD’effroyables bataillons,L’infatigable TartareJoint encor ses pavillons.C’en est fait : leur insolencePeut rompre enfin le silence ;L’effroi ne les retient plus :Ils peuvent, sans nulle crainte,D’une paix trompeuse et feinteBriser les nœuds superflus.

C’est en vain qu’à notre vueUn guerrier, par sa valeur,De leur attaque imprévueA repoussé la chaleur :C’est peu qu’après leur défaiteSa triomphante retraiteSur nos confins envahisAit, avec sa renommée,Consacré dans leur arméeLa honte de leurs spahis.

Ils s’aigrissent par leurs pertes ;Et déjà de toutes partsNos campagnes sont couvertesDe leurs escadrons épars.Venez, troupe meurtrière ;La nuit qui, dans sa carrière,Fuit à pas précipités,Va bientôt laisser écloreDe votre dernière auroreLes foudroyantes clartés.

Un prince, dont le génieFait le destin des combats,Veut de votre tyranniePurger enfin nos États ;Il tient cette même foudreQui vous fit mordre la poudre,En ce jour si glorieux,Où, par vingt mille victimes,La mort expia les crimesDe vos funestes aïeux.

Hé quoi ! votre ardeur glacéeDélibère à son aspect ?Ah ! la saison est passéeD’un orgueil si circonspect.En vain de lâches tranchéesCouvrent vos têtes cachées,Eugène est près d’avancer ;Il vient, il marche en personne ;Le jour luit, la charge sonne,Le combat va commencer.

Wirtemberg, sous sa conduite,A la tête de nos rangs,Déjà certain de leur fuite,Attaque leurs premiers flancs.Merci, qu’un même ordre enflamme,Parmi les feux et la flammeQui tonnent aux environs,Force, dissipe, renverse,Détruit tout ce qui traverseL’effort de ses escadrons.

Nos soldats, dans la tempête,Par cet exemple affermis,Sans crainte exposent leur têteA tous les feux ennemis ;Et chacun, malgré l’orage,Suivant d’un même courageLe chef, présent en tous lieux,Plein de joie et d’espérance,Combat avec l’assurance,De triompher à ses yeux.

De quelle ardeur redoubléeMille intrépides guerriersViennent-ils dans la mêléeChercher de sanglants lauriers !O héros, à qui la gloireD’une si belle victoireDoit son plus ferme soutien,Que ne puis-je, dans ces rimes,Consacrant vos noms sublimes,Immortaliser le mien !

Mais quel désordre incroyable,Parmi ces corps séparés,Grossit la nue effroyableDes ennemis rassurés ?Près de leur moment suprême,Ils osent en fuyant mêmeTenter de nouveaux exploits :Le désespoir les excite,Et la crainte ressusciteLeur espérance aux abois.

Quel est ce nouvel AlcideQui, seul, entouré de morts,De cette foule homicideArrête tous les efforts ?A peine un fer détestableOuvre son flanc redoutable,Son sang est déjà payé :Et son ennemi, qui tombe,De sa troupe qui succombeVoit fuir le reste effrayé.

Eugène a fait ce miracle :Tout se rallie à sa voix :L’infidèle, à ce spectacle,Recule encore une fois.Aremberg, dont le courageDe ces monstres pleins de rageSoutient le dernier effort,D’un air que Bellone avoue,Les poursuit, et les dévoueAu triomphe de la mort.

Tout fuit, tout cède à nos armes :Le vizir percé de coupsVa, dans Belgrade en alarmes,Rendre son âme en courroux.Le camp s’ouvre, et ses richesses,Le fruit des vastes largessesDe cent peuples asservis,Dans cette nouvelle TroieVont être aujourd’hui la proieDe nos soldats assouvis.

Rendons au Dieu des arméesNos honneurs les plus touchants !Que ces voûtes parfuméesRetentissent de nos chants !Et lorsque envers sa puissanceNotre humble reconnoissanceAura rempli ce devoir,Marchons pleins d’un nouveau zèleA la victoire nouvelleQui flatte encor notre espoir.

Temeswar, de nos conquêtesDeux fois le fatal écueil,Sous nos foudres toutes prêtesVa voir tomber son orgueil :Par toi seul, prince invincible,Ce rempart inaccessiblePouvoit être renversé ;Va, par son illustre attaque,Rompre les fers du ValaqueEt du Hongrois oppressé.

Et toi qui, suivant les tracesDu premier de tes aïeux,Éprouves, par tant de grâces,La bienveillance des cieux,Monarque aussi grand que juste,Reconnois le prix augusteDont le monarque des roisPaye avec tant de clémenceTa piété, ta constanceEt ton zèle pour ses lois.

180 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre de, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1869· numérisation gallica.bnf.fr· Sources